PARTIE I, LIVRE I. ( 1723 - 1728 .) 49
heur me préserva des livres obscènes et licencieux : non que laTribu, femme à tous égards très accommodante, se fît un scru-pule de m’en prêter ; mais, pour les faire valoir, elle me les nom-moit avec un air de mystère qui me forçoit précisément à les re-fuser, tant par dégoût que par honte ; et le hasard seconda sibien mon humeur pudique, que j’avois plus de trente ans avantque j’eusse jeté les yeux sur aucun de ces dangereux livres qu’unebelle dame de par le monde trouve incommodes, en ce qu’on nepeut les lire que d’une main.
En moins d’un an j’épuisai la mince boutique de la Tribu, etalors je me trouvai dans mes loisirs cruellement désœuvré. Guéride mes goûts d’enfant et de polisson par celui de la lecture,et même par mes lectures, qui, bien que sans choix et souventmauvaises, ramenoient pourtant mon cœur à des sentiments plusnobles que ceux que m’avoit donnés mon état; dégoûté de toutce qui étoit à ma portée, et sentant trop loin de moi tout ce qui _m’auroit tenté, je ne voyois rien de possible qui pût flatter moncœur. Mes sens émus depuis long-temps me demandoient unejouissance dont je ne savois pas même imaginer l’objet. J’étoisaussi loin du véritable que si je n’avois point eu de sexe ; et, déjàpubère et sensible, je pensois quelquefois à mes folies, mais jene voyois rien au-delà. Dans cette étrange situation, mon in-quiète imagination prit un parti qui me sauva de moi-même etcalma ma naissante sensualité; ce fut de se nourrir des situationsqui m’avoient intéressé dans mes lectures, de les rappeler, de lesvarier, de les combiner, de me les approprier tellement que jedevinsse un des personnages que j’imaginois, que je me vissetoujours dans les positions les plus agréables selon mon goût; en-; fin que l’état fictif où je venois à bout de me mettre me fit oublier: mon état réel, dont j’étois si mécontent. Cet amour des objets. imaginaires et cette facilité de m’en occuper achevèrent de me, dégoûter de tout ce qui m’entouroit, et déterminèrent ce goûtpour la solitude qui m’est toujours resté depuis ce temps-là. Oni verra plus d’une fois dans la suite les bizarres effets de cette dis-; position si misanthrope et si sombre en apparence, mais qui vient' en effet d’un cœur trop affectueux, trop aimant, trop tendre, qui,
, faute d’en trouver d’existants qui lui ressemblent, est forcé des'alimenter de fictions. 11 me suffit, quant à présent, d’avoir mar-r qué l’origine et la première cause d’un penchant qui a modifié.toutes mes passions, et qui, les contenant par elles-mêmes, m’a1 . 3