PARTIE I, LIVRE III. ( 1731 - 1732 .) 115
Quoiqu’elle n’eùt vu la cour qu'eu passant, elle y avoit jeté uucoup d’œil rapide qui lui avoit suffi pour la connoître. Elle s’yconserva toujours des amis, et, malgré de secrètes jalousies, mal-gré les murmures qu’excitoient sa conduite et ses dettes, elle n'ajamais perdu sa pension. Elle avoit l’expérience du monde, etl’esprit de réflexion qui fait tirer parti de cette expérience. C’é-toit le sujet favori de ses conversations, et c’étoit précisément,vu mes idées chimériques, la sorte d’instruction dont j’avois leplus grand besoin. Nous lisions ensemble La Bruyère : il lui plai-soit plus que La Rochefoucauld, livre triste et désolant, princi-palement dans la jeunesse, où l’on n’aime pas à voir l’hommecomme il est. Quand elle moralisoit, elle seperdoit quelquefoisun peu dans les espaces ; mais, en lui baisant de temps en tempsla bouche ou les mains, je prenois patience, et ses longueurs nem’ennuyoient pas.
Cette vie étoit trop douce pour pouvoir durer. Je le sentois, etl’inquiétude de la voir finir étoit la seule chose qui en troubloit lajouissance. Tout en folâtrant, maman m’étudioit, m’observoit,m’interrogeoit, et bàtissoit pour ma fortune force projets dont jeme serois bien passé. Heureusement ce n'étoit pas le tout de con-noître mes penchants, mes goûts, mes petits talents; il falloit trou-ver ou faire naître les occasions d’en tirer parti, et tout cela n’é-toit pas l’affaire d’un jour. Les préjugés même qu’avoit conçusla pauvre femme en faveur de mon mérite reculoient les momentsde le mettre en œuvre, en la rendant plus difficile sur le choix desmoyens. Enfin tout allait au gré de mes désirs, grâce à la bonneopinion qu’elle avoit de moi : mais il en fallut rabattre, et dès-lors adieu la tranquillité. Un de ses parents, appelé M. d’Aubonne,la vint voir. C’étoit un homme de beaucoup d’esprit, intrigant,génie à projets comme elle, mais qui ne s’y ruinoit pas, une es-pèce d’aventurier. H venoit de proposer au cardinal de Fleury unplan de loterie très composée, qui n’avoit pas été goûté. Il alloit.le proposer à la cour de Turin, où il fut adopté et mis en exécu-tion. Il s’arrêta quelque temps à Annecy, et y devint amoureuxde madame l’intendante, qui étoit une personne fort aimable, fortde mon goût, et la seule que je visse avec plaisir chez maman.M. d’Aubonne me vit; sa parente lui parla de moi ; il se chargeade m’examiner, de voir à quoi j’étois propre, et, s’il me trouvoitde l'étoffe, de chercher à me placer.
Madame de Warens m’envoya chez lui deux ou (rois matins de