PARTIE I, LITRE ni. (1731-1732.) 123
M. Gàtier avec M. Gaime, je fis de ces deux dignes prêtres l’ori-ginal du vicaire savoyard. Je me flatte que l’imitation n'a pasdéshonoré ses modèles.
Pendant que j’étois au séminaire, M. d’Aubonne fut obligé dequitter Annecy. Monsieur l’intendant s’avisa de trouver mauvaisqu’il fit l’amour à sa femme. G’étoit faire commè le chien du jar-dinier; car, quoique madame Gorvezi fut aimable, il vivoit fortmal avec elle ; des goûts ultramontains la lui rendoient inutile,et il la traitoit si brutalement qu’il fut question de séparation.M. Corvezi étoit un vilain homme, noir comme une taupe, friponcomme une chouette, et qui à force de vexations finit par se fairechasser lui-même. On dit que les Provençaux se vengent de leursennemis par des chansons : M. d’Aubonne se vengea du sien parune comédie ; il envoya cette pièce à madame de Warens, quime la fit voir. Elle me plut, et me fit naître la fantaisie d'en faireune pour essayer si j’étois en effet aussi bête que l'auteur l'avoitprononcé : mais ce ne fut qu'àChambéri que j’exécutai ce projeten écrivant P Amant de Ivi - même. Ainsi quand j’ai dit dans lapréface de cette pièce que je l’avois écrite à dix-huit ans, j’aimenti de quelques années.
C’est à peu près à ce temps-ci que se rapporte un événementpeu important en lui-même, mais qui a eu pour moi des suites,et qui a fait dubruit dans le monde quand je l'avois oublié. Toutesles semaines j’avois une fois la permission de sortir ; je n’ai pasbesoin de dire quel usage j’en faisois. Un dimanche que j’étoischez maman, le feu prit à un bâtiment des cordeliers attenant à lamaison qu’elle occupoit.Ce bâtiment, oùétoitleur four, étoit pleinjusqu’au comble de fascines sèches. Tout fut embrasé en très peude temps : la maison étoit en grand péril, et couverte par les flam-mes que le vent y portoit. On se mit en devoir de déménager enhâte et de porter les meubles dans Je jardin, qui étoit vis-à-vismes anciennes fenêtres et au-delà du ruisseau dont j’ai parlé.J’étois si troublé, que je jetois indifféremment par la fenêtre toutce qui me tomboit sous la main, jusqu'à un gros mortier de pierre,qu’en tout autre temps j’aurois eu peine à soulever; j’étois prêtà y jeter de même une grande glace, si quelqu’un ne m’eût retenu.Le bonévêque, qui étoit venu voir maman ce jour-là, ne resta pasnon plus oisif : il l’emmena dans le jardin, où il se mit en prièresavec elle et tous ceux qui étoient là; en sorte qu’arrivant quelquetemps après, je vis tout le monde à genoux, et m’y mis comme