PARTIE I, LIVRE IV. ( 1732.) 149
peuple, où les grandes passions ne parlent que par intervalles,les sentiments de la nature se font plus souvent entendre. Dansles états plus élevés ils sont étouffés absolument, et, sous lemasque du sentiment, il n’y a jamais que l’intérêt ou la vanité quiparle.
J’écrivis de Lausanne à mon père, qui m’envoya mon paquet,et me marqua d’excellentes choses, dontj’auroisdû mieux profi-ter. J’ai déjà noté des moments de délire inconcevables où je n’é-tois plus moi-même. En voici encore un des plus marqués. Pourcomprendre à quel point la tète me tournoit alors, à quel point jem’étois pour ainsi dire venturisé, il ne faut que voir combientout à la fois j’accumulai d’extravagances. Me voilà maître àchanter sans savoir déchiffrer un air; car quand les six mois quej’avois passés avec Le Maître m’auroient profité, jamais ils n’au-roient pu suffire : mais outre cela j’apprenois d’un maître; c’enétoit assez pour apprendre mal. Parisien de Genève, et catholi-que en pays protestant, je crus devoir changer mon nom ainsique ma religion et ma patrie. Je m’approchois toujours de mongrand modèle autant qu’il m’étoit possible. Il s’étoit appelé Ven-ture de Villeneuve ; moi je fis l’anagramme du nom de Rousseaudans celui de Vaussore, et je m’appelai Vaussore de Villeneuve.Venture savoit la composition, quoiqu’il n’en eût rien dit; moi,sans la savoir, je m’en vantai à tout le monde, et, sans pouvoirnoter le moindre vaudeville, je me donnai pour compositeur. Cen’est pas tout : ayant été présenté à M. de Treytorens, professeureu droit, qui aimoit la musique et faisoit des concerts chez lui, jevoulus lui donner un échantillon de mon talent, et je me mis àcomposer une pièce pour son concert, aussi effrontément que sij’avois su comment m’y prendre. J’eus la constance de travaillerpendant quinze jours à ce bel ouvrage, de le mettre au net, d’entirer les parties, et de les distribuer avec autant d’assurance quesi c’eût été un chef-d’œuvre d’harmonie. Eufin, ce qu’on aurapeine à croire, et qui esttrès vrai, pour couronner dignement cettesublime production, je misa la fin un joli menuet qui couroit lesrues, et que tout le monde se rappelle peut-être encore, sur cesparoles jadis si connues:
Que' caprice ! 11
Quelle injustice !
Quoi I ta ClarisseTrahiroif tes feus ! etc.