PARTIE I, LIVRE IV. { 1732 .) 161
gros compliments des Suisses n’en peuvent imposer qu’à des sots.Les manières des François sont plus séduisantes en cela mêmequ’elles sont plus simples : on croiroit qu’ils ne vous disent pastout ce qu’ils veulent faire, pour vous surprendre plus agréable-ment. Je dirai plus; ils ne sont point faux dans leurs démonstra-tions ; ils sont naturellement officieux , humains, bienveillants,et même, quoi qu’on en dise, plus vrais qu’aucune autre nation ;mais ils sont légers et volages. Ils ont en effet le sentiment qu’ilsvous témoignent; mais ce sentiment s’en va comme il est venu.En vous parlant ils sont pleins de vous ; ne vous voient-ils plus,ils vous oublient. Rien n’est permanent dans leur cœur: tout estchez eux l’œuvre du moment.
Je fus donc beaucoup flatté et peu servi. Ce colonel Godard, auneveu duquel on m’avoit donné, se trouva être un vilain vieuxavare, qui, quoique tout cousu d’or, voyant ma détresse, me vou-lut avoir pour rien. Il prétendoit que je fusse auprès de son ne-veu une espèce de valet sans gages, plutôt qu’un vrai gouverneur.Attaché continuellement à lui, et par-là dispensé du service, ilfalloit que je vécusse de ma paye de cadet, c'est-à-dire de soldat ;et à peine consentoit-il à me donner l’uniforme ; il auroit vouluque je me contentasse de celui du régiment. Madame de Mer-veilleux, indignée de ses propositions, me détourna elle-même deles accepter ; son fils fut du même sentiment. On cherehoit autrechose, et l’on ne trouvoit rien. Cependant je commençois d’êtrepressé, et cent francs sur lesquels j’avois fait mon voyage ne pou-voient me mener bien loin. Heureusement je reçus, de la part demonsieur l’ambassadeur, encore une petite remise qui me fit grandbien ; et je crois qu’il ne m’auroit pas abandonné si j’eusse euplus de patience : mais languir, attendre, solliciter, sont pour moichoses impossibles. Je me rebutai, je ne parus plus, et tout futfini. Je n’avois pas oublié ma pauvre maman : mais comment latrouver? où la chercher? Madame de Merveilleux, qui savoit monhistoire, m’avoit aidé dans cette recherche, et long-temps inuti-lement. Enfin elle m’apprit que madame de Warens étoit repartieil y avoit plus de deux mois, mais qu’on ne savoit si elle étoit al-lée en Savoie ou à Turin, et que quelques personnes la disoientretournée en Suisse. Il ne m’en fallut pas davantage pour me dé-terminer à la suivre, bien sûr qu’en quelque lieu qu’elle fût je latrouverois plus aisément en province que je n'avois pu faire àParis.
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