Band 
Tome premier.
Seite
269
JPEG-Download
 

PARTIE II, LIVRE VII. (1741.) 269

1er malgré moi, je suis réduit encore à me cacher, à ruser, àtâcher de donner le change, à m’avilir aux choses pour lesquelles| j’étois le moins né. Les planchers sous lesquels je suis ont desi yeux, les murs qui m’entourent ont des oreilles : environné d’es-pions et de surveillants malveillants et vigilants, inquiet et dis-trait , je jette à la hâte sur le papier quelques mots interrompusqu’à peine j’ai le temps de relire, encore moins de corriger. Jesais que, malgré les barrières immenses qu’on entasse sans cesseautour de moi, l’on craint toujours que la vérité ne s’échappe parquelque Assure. Comment m’y prendre pour la faire percer? Je letente avec peu d’espoir de succès. Qu’on juge si c’est là de quoi. faire des tableaux agréables et leur donner un coloris bien at-trayant. J’avertis donc ceux qui voudront commencer cette lec-ture, que rien, en la poursuivant, ne peut les garantir de l’ennui,j si ce n’est le désir d’achever de connoître un homme, et l’amour‘sincère de la justice et de la vérité.

Je me suis laissé dans ma première partie partant à regret pourParis, déposant mon cœur aux Charmettes , y fondant mon der-nier château en Espagne, projetant d'y rapporter un jour auxpieds de maman, rendue à elie-même, les trésors quej’aurois ac-quis, et comptant sur mon système de musique comme sur unefortune assurée.

Je m’arrêtai quelque temps à Lyon pour y voir mes connois-sances, pour m’y procurer quelques recommandations pour Paris,et pour vendre mes livres de géométrie que j’avois apportés avecmoi. Tout le monde m’y fit accueil. Monsieur et madame de Ma-bly marquèrent du plaisir à me revoir, et me donnèrent à dînerplusieurs fois. Je As chez eux connoissance avec l’abbé de Mablycomme je l’avois déjà faite avec l’abbé deCondillac, qui tousdeux étaient venus voir leur frère. L’abbé de Mably me donnades lettres pour Paris, entre autres une pour M. de Fontenelle etune autre pour le comte de Caylus. L’un et l’autre me furent des-connoissances très agréables, surtout le premier, qui, jusqu’à samort, n’a point cessé de me marquer de l’amitié (a), et de medonner dans nos tête-à-tête des conseils dontj'aurois dû mieuxproAter.

Je revis M. Bordes, avec lequel j’avois depuis long-temps faitconnoissance, et qui m’avoit souvent obligé de grand cœur et avecle plus vrai plaisir. En cette occasion je le retrouvai toujours le

(a) Vab. me marquer de la bienveillance, et .