PARTIE U, LIVRE VIII. ( 1752.) 3G7
balourdises ordinaires? Ce danger m’alarma, m'effraya, me fitfrémir au point de me déterminer, à tout risque, de ne m’y pasexposer.
Je perdois , il est vrai, la pension qui m’étoit offerte en quelquesorte ; mois je m’exemptois aussi du joug qu’elle m’eût imposé.Adieu la vérité , la liberté, le courage. Comment oser désormaisparler d’indépendance et de désintéressement? I! ne falloit plusque flatter ou me taire, en recevant cette pension : encore quim’assuroit qu’elle me seroit payée? Que de pas à faire, que degens à solliciter ! Il m’en coûteroit plus de soins, et bien plus dés-agréables, pour la conserver, que pour m’en passer. Je crus donc,en y renonçant, prendre un parti très conséquent à mes princi-pes, et sacrifier l’apparence à la réalité. Je dis ma résolution àGrimm, qui n’y opposa rien. Aux autres j’alléguai ma santé, et jepartis le matin même.
Mou départ fit du bruit, et fut généralement blâmé. Mes rai-sons ne pouvoient être senties par tout le monde; m'accuser d’unsot orgueil éîoit bien plus tôt fait, et contentait mieux lajabusie dequiconque sentoit en lui-même qu’il ne se seroit pas conduit ainsi.Le lendemain, Jelyotte m’écrivit un billet, où il me détailla lesuccès de ma pièce et l’engouement où le roi lui-même en étoit.Toute la journée, me marquoit-il, sa majesté ne cesse de chanter,avec la voix la plus fausse de son royaume: J’ai perdu mon ser-viteur ; j’ai perdu tout mon bonheur. I! ajoutoit que dans laquinzaine on devoit donner une seconde représentation du Devin,qui constaterait aux yeux de tout le public le plein succès de lapremière.
Deux jours après , comme j’entrois le soir sur les neuf heureschez madame d’Épinay, où j’al'oîs souper, je me vis croisé par unfiacre à la porte. Quelqu’un qui étoit dans ce fiacre me fit signed'y monter ; j’y monte : c’étoit Diderot. Il me parla de la pensionavec un feu que, sur pareil sujet, je n’aurois pas attendu d’unphilosophe. I! ne me fit pas un crime de n’avoir pas voulu êtreprésenté au roi ; mais il m’en fit un terrible de mon indifférencepour la pension. Il me dit que, si j’étois désintéressé pour moncompte, il ne m’étoit pas permis de l’être pour celui de madameLe Vasseur et de sa fil e; que je leur devois de n’omettre aucunmoyen possible et honnête de leur donner du pain : et comme onne pouvoit pas dire , après tout, que j’eusse refusé cette pension,il soutint que, puisqu’on avoit paru disposé à me l’accorder, je