Band 
Tome premier.
Seite
401
JPEG-Download
 

FABTIE II, LIVRE IX. ( 1756 .) 401

gueil y germa sur les débris de la vanité déracinée. Je ne jouairien : je devins en effet tel que je parus ; et pendant quatre ansau moins que dura cette effervescence dans toute sa force, riende grand et de beau ne peut entrer dans un cœur d’homme dontje ne fusse capable entre le ciel et moi. Voilà d’où naquit ina su-bite éloquence, voilà d’où se répandit dans mes premiers livres cefeu vraiment céleste qui m’embrasoit, et dont pendant quaranteans il ne s’étoit pas échappé la moindre étincelle, parcequ’il n’é-toit pas encore allumé.

J’étois vraiment transformé; mes amis, mes connoissances neme reconnoissoientpius. Jen’étois plus cet homme timide et plu-tôt honteux que modeste, qui n’osoit ni se présenter, ni parler ;qu’un mot badin déconcertoit, qu’un regard de femme faisoitrougir. Audacieux, fier, intrépide, je portois partout une assu-rance d’autant plus ferme, qu’elle étoit simple, et résidoit dansmon ame plus que dans mon maintien. Le mépris que mes pro-fondes méditations m’a voient inspiré pour les mœurs, les maximeset les préjugés de mon siècle, me rendoit insensible aux raille-ries de ceux qui les avoient, et j’écrasois leurs petits bons motsavec mes sentences, comme j’écraserois un insecte entre mesdoigts. Quel changement! tout Paris répétoit les âcres et mor-dants sarcasmes de ce même homme qui, deux ans auparavant etdix ans après, n’a jamais su trouver la chose qu’il avoit à dire,ni le mot qu’il devoit employer. Qu’on cherche l’état du mondele plus contraire à mon naturel; on trouvera celui-là. Qu'on serappelle un de ces courts moments de ma vie où je devenois unautre et cessois d’être moi ; on le trouve encore dans le tempsdont je parle : mais au lieu de durer six jours, six semaines, ildura près de six ans, et dureroit peut-être encore, sans les cir-constances particulières qui le firent cesser, et me rendirent àla nature, au-dessus de laquelle j’avois voulu m’élever.

Ce changement commença sitôt que j’eus quitté Paris, et quele spectacle des vices de cette grande ville cessa de nourrir l’in-dignation qu’il m’avoit inspirée. Quand je ne vis plus les hommes,je cessai de les mépriser ; quand je ne vis plus les'méchants, jecessai de les haïr. Mon cœur, peu fait pour la haine, ne fit plusque déplorer leur misère, et n’en distinguoit pas leur méchanceté.Cet état plus doux, mais bien moins sublime, amortit bientôt Tar-dent enthousiasme qui m’avoit transporté si long-temps ; et sansqu’on s’en aperçût, sans presque m’en apercevoir moi-même, je

17 .