PARTIE II, LIVRE IX. (1756.) 4 15
ma résidence, dans le bonheur imaginaire auquel le sort m’a borné.Le lieu natal de ma pauvre maman avoit encore pour moi un at-trait de prédilection. Le contraste des positions, la richesse et lavariété des sites, la magnificence, la majesté de l’ensemble quiravit les sens, émeut le cœur, élève l’ame, achevèrent de me dé-terminer, et j’établis à Vevay mes jeunes pupilles. Voilà tout ceque j’imaginai du premier bond ; le reste n’y fut ajouté que dansla suite.
Je me bornai long-temps à un plan si vague, parcequ’ii suffi-soit pour remplir mon imagination d’objets agréables, et moncœur de sentiments dont il aime à se nourrir. Ces fictions, àforce de revenir, prirent enfin plus de consistance, et se fixè-rent dans mon cerveau sous une forme déterminée. Ce fut alorsque la fantaisie me prit d’exprimer sur le papier quelques unes,des situations qu’elles m’offroient ; et rappelant tout ce quej’a-vois senti dans ma jeunesse, de donner ainsi l’essor en quelquesorte au désir d’aimer, que je n’avois pu satisfaire, et dont je mesentois dévoré.
Je jetai d’abord sur le papier quelques lettres éparses, sanssuite et sans liaison ; et lorsque je m’avisai de les vouloir coudre,j’y fus souvent fort embarrassé. Ce qu’il y a de peu croyable etde très vrai est que les deux premières parties ont été écrites pres-que en entier de cette manière, sans que j’eusse aucun plan bienformé, et même sans prévoir qu’un jour je serois tenté d’en faireun ouvrage en règle. Aussi voit-on que ces deux parties, forméesaprès coup de matériaux qui n’ont pas été taillés pour la placequ’ils occupent, sont pleines d’un remplissage verbeux, qu’on netrouve pas dans les autres.
Au plus fort de mes rêveries, j’eus une visite de madame d’Hou-detot, la première qu’elle m’eût faite en sa vie, mais qui malheu-reusement ne fut pas la dernière, comme on verra ci-après, Lacomtesse d’Houdetot étoit fille de feu M. de Bellegarde, fermier-général, sœur de M. d’Épinay et de MM. de Lalive et de La Bri-che, qui depuis ont été tous deux introducteurs des ambassa-deurs. J’ai parlé de la connoissance que je fis avec elle étant fille.Depuis son mariage, je ne la vis qu’aux fêtes de la Chevrette,chez madame d’Épinay, sa belle-sœur. Ayant souvent passé plu-sieurs jours avec elle, tant à la Chevrette qu’à Épinay, non seu-lement je la trouvai toujours très aimable, mais je crus lui voiraussi pour moi de la bienveillance. Elle aimoit assez à se prome-