PARTIE II, LIVRE IX. (1757.) 451
publiquement, et c’est d’une autre manière. Jamais il ne m’arendu ni même offert aucun service d’aucune espèce. Commentétoit-il donc mon Mécène ? comment étois-je son protégé ? Celame passoit, et me passe encore.
Il est vrai que, du plus au moins, il étoit arrogant avec toutle monde, mais avec personne aussi brutalement qu’avec moi. Jeme souviens qu’une fois Saint-Lambert faillit à lui jeter son as-siette à la tête, sur une espèce de démenti qu’il lui donna en pleinetable, en lui disant grossièrement: Cela n’est pas vrai. A sonton naturellement tranchant, il ajouta la suffisance d’un par-venu , et devint même ridicule à force d'être impertinent. Lecommerce des grands l’avoit séduit au point de se donner à lui-même des airs qu’on ne voit qu’aux moins sensés d’entre eux. Iln’appeloit jamais son laquais que par Eh! comme si, sur le nom-bre de ses gens, monseigneur n’eût pas su lequel étoit de garde.Quand il lui donnoit des commissions, il lui jetoit l’argent parterre, au lieu de le lui donner dans la main. Enfin, oubliant tout-à-fait qu’il étoit homme, il le traitoit avec un mépris si choquant,avec un dédain si dur en toute chose, que ce pauvre garçon, quiétoit un fort bon sujet, que madame d’Épinay lui avoit donné ,quitta son service, sans autre grief que l’impossibilité d’endurerde pareils traitements : c’étoit le La Fleur de ce nouveau Glo-rieux.
Aussi fat qu’il étoit vain, avec ses gros yeux troubles et safigure dégingandée, il avoit des prétentions près des femmes ; etdepuis sa farce avec mademoiselle Fel, il passoit auprès de plu-sieurs d’entre elles pour un homme à grands sentiments. Celal’avoit mis à la mode, et lui avoit donné du goût pour la propretéde femme ; il se mit à faire le beau ; sa toilette devint une grandeaffaire ; tout le monde sut qu’il mettoit du blanc, et moi, qui n’encroyois rien, je commençai de le croire, non seulement par l’em-bellissement de son teint et pour avoir trouvé des tasses deblanc sur sa toilette, mais sur ce qu’entrant un matin dans sachambre, je le trouvai brossant ses ongles avec une petite ver-gette faite exprès ; ouvrage qu’il continua fièrement devant moi.Je jugeai qu’un homme qui passe deux heures tous les matins àbrosser ses ongles peut bien passer quelques inslants à remplirde blanc les creux de sa peau. Le bonhomme Gauffecourt, quin’étoit pas sac à diable, l’avoit assez plaisamment nommé Tyran -le-Blanc.