PARTIE II, LIVRE IX. (1757.) 455
toit même, autant qu’il étoit en lui, la ressource du métier queje m’étois choisi, en me décriant comme un mauvais copiste : etje conviens qu’il disoit en cela la vérité ; mais ce n’étoit pas à luide la dire. Il prou voit que ce n’étoit pas plaisanterie, en se ser-vant d’un autre copiste, et en ne me laissant aucune des prati-ques qu’il pouvoit m’ôter (*). On eût dit que son projet étoit deme faire dépendre de lui et de son crédit pour ma subsistance, etd’en tarir la source jusqu’à ce que j’en fusse réduit là.
Tout cela résumé, ma raison fit taire enfin mon ancienne pré-vention , qui parloit encore. Je jugeai son caractère au moins trèssuspect -, et quant à son amitié, je la décidai fausse. Puis, résolude ne le plus voir, j’en avertis madame d’Épinay, appuyant marésolution de plusieurs faits sans réplique, mais que j’ai mainte-nant oubliés.
Elle combattit fortement cette résolution, sans savoir trop quedire aux raisons sur lesquelles elle étoit fondée. Elle ne s’étoit pasencore concertée avec lui ; mais le lendemain, au lieu de s’expli-quer verbalement avec moi, elle me remit une lettre très adroite,qu’ils avoient minutée ensemble, et par laquelle, sans entrerdans aucun détail des faits, elle le justifioit par son caractère con-centré ; et me faisant un crime de l’avoir soupçonné de perfidieenvers son ami, m’exhortoit à me raccommoder avec lui. Cettelettre m’ébranla {a). Dans une conversation que nous eûmes en-
(*) Ce dernier trait sans doute donne une existence réelle au grief dont Rousseause plaint ici, et constate suffisamment les torts de Grimm à cet égard. Mais il paroitcertain que, dans son principe, l’accusation de décrier Rousseau comme mauvais co-piste n’eut pour fondement qu’une plaisanterie peut-être innocente de la part deGrimm. Voici comme madame d'Epinay raconte le fait :
« On étoit à la promenade ; M. d'Epinay demandoit à Rousseau pour un jour très« prochain douze copias d'un morceau de musique qu'il étoit pressé d’avoir. Rousseau« s’en excusoit sur l'état de sa santé. En ce cas, dit M. d Épinay, je ne vous en don-t nerai que six à faire, parcequ’il me faut la certitude de les avoir. — Eh bien ré-t pondit M. Rousseau, vous aurez h satisfaction d’en avoir six qui dépareront les six« autres, car je défie que ceux que vous ferez faire approchent de l'exactitude et de« la perf< cüou des miennes. — Voyez-vous, reprit Grimm en riant, cette prétention« de copiste qui le saisit déjà ? Si vous disiez qu’il ne manque pas une virgule à vos« écrits, tout le monde en seroit d’accord ; mais je parie qu'il y a bien quelques notes« de transposées dans vos copies. Tout en riant et en pariant, Rousseau rougit, et* rougit plus fortement encore quand, à l’examen, il se trouva que M. Grimm avoit4 raison, il resta pensif et triste le reste de la soirée, et il est retourné ce matin à4 l'Ermitage sans mot dire. »
(tf) ' AB . Cette lettre, qu’on trouvera dans la liasse A y n Q 48, m'ébranla . —
Cette variante que fournit le premier manuscrit prouve que Rousseau avoit d’abordcru devoir conserver cette lettre, et qu'il s'est décidé depuis à la supprimer. Quelqu’ait été en cela son motif, nous devions nous attendre à trouver ia copie de cettelettre dans les Mémoires de madame d'Epinay, puisqu'elle y transcrit ses moindres