482 LES CONFESSIONS.
« argent. Je la prie de me rendre en même temps le prospectus« dont elle est dépositaire. Adieu, monsieur. »
Le courage dans l’infortune irrite les cœurs lâches, mais il plaitaux cœurs généreux. Il paroît que ce billet fit rentrer Saint-Lam-bert en lui-même, et qu’il eut regret à ce qu’il avoit fait ; mais,trop fier à son tour pour en revenir ouvertement, il saisit, il pré-para peut-être le moyen d’amortir le coup qu’il m’avoit porté.Quinze jours après, je reçus de M. d’Épinay la lettre suivante :
« Ce jeudi 26. (Liasse B, n° (0.)
« J’ai reçu, monsieur, le livre que vous avez eu la bonté dem’en-« voyer; je le Iis avec le plus grand plaisir. C’est le sentiment que« j’ai toujours éprouvé à la lecture de tous les ouvrages qui sont« sortis de votre plume. Recevez-en tous mes remercîments. J’au-« rois été vous les faire moi-même, si mes affaires m’eussent pér-il mis de demeurer quelque temps dans votre voisinage ; mais« j’ai bien peu habité la Chevrette cette année. Monsieur et ma-« dame Dupin viennent m’y demander à diner dimanche prochain.« Je compte que MM. de Saint-Lambert, de Francueil et madame« d’Houdetot seront de la partie ; vous me feriez un vrai plaisir,« monsieur, si vous vouliez être des nôtres. Toutes les personnes« que j’aurai chez moi vous désirent, et seront charmées de par-« tager avec moi le plaisir de passer avec vous une partie de la« journée. J’ai l’honneur d’être avec la plus parfaite considéra-it tion, etc. »
Cette lettre me donna d’horribles battements de cœur. Aprèsavoir fait, depuis un an, la nouvelle de Paris , l'idée de m’allerdonner en spectacle vis-à-vis de madame d’Houdetot me faisoittrembler, et j’avois peine à trouver assez de courage pour soute-nir cette épreuve. Cependant, puisqu’elle et Saint-Lambert levouloient bien, puisque d’Épinay parloit au nom de tous les con-viés , et qu’il n’en nommoit aucun que je ne fusse bien aise devoir, je ne crus point, après tout, me compromettre en acceptantun diner où j’étois en quelque sorte invité par tout le monde. Jepromis donc. Le dimanche il fit mauvais : M. d’Épinay m’envoyason carrosse, et j’allai.
Mon arrivée fit sensation. Je n’ai jamais reçu d’accueil plus ca-ressant. On eût dit que toute la compagnie sentoit combien j’avoisbesoin d'être rassuré. Il n’y a que les cœurs françois qui commis-sent cessortes de délicatesses. Cependant je trouvai plus de mondeque je ne m’y étois attendu; entre autres le comte d’Houdetot, que