PAETIE II, LIVBE XI. ( 1762.) 55'5
neur à ma raison. Mais je lui marquai qu’en nulle chose je nevoulois passer pour meilleur que je n’étois , et qu’il pouvoit luilaisser les lettres. J’ignore ee qu’il a fait.
La publication de ee livre ne se fît point avec cet éclat d’ap-plaudissements qui suivoit celle de tous mes écrits. Jamais ou-vrage n’eut de si grands éloges particuliers, ni si peu d’approba-tion publique. Ce que m’en dirent, ce que m’en écrivirent les gensles plus capables d’en juger, me confirma que c’étoit là le meilleurde mes écrits, ainsi que le plus important. Mais tout cela fut ditavec les précautions les plus bizarres, comme s’il eût importé degarder le secret du bien que l’en en pensoit. Madame de liouf/lers,qui me marqua que l’auteur de ce livre méritoit des statues et leshommages de tous les humains, me pria sans façon, à la fin deson billet, de le lui renvoyer. D’Alembert, qui m’écrivit que cetouvrage décidoit de ma supériorité , et devoit me mettre à la têtede tous les gens de lettres, ne signa point sa lettre, quoiqu’il eûtsigné toutes celles qu’il m’avoit écrites jusqu’alors. Duclos, amisûr, homme vrai, mais circonspect, etquifaisoit cas de ce livre,évita de m’en parler par écrit : La Condamine se jeta sur la Pro-fession de foi, et battit la campagne ; Clairaut se borna, dans salettre, au même morceau ; mais il ne craignit pas d’exprimer l’é-motion que sa lecture lui avoit donnée, et il me marqua en pro-pres termes que cette lecture avoit réchauffé sa vieille ame : detous ceux à qui j’avois envoyé mon livre, il fut le seul qui dithautement et librement à tout le monde tout le bien qu’il en pen-soit.
Mathas, à qui j’en avois aussi donné un exemplaire avant qu’ilfût en vente, le prêta à M. de Blaire, conseiller au parlement;père de l’intendant de Strasbourg. M. de Blaire avoit une maisonde campagne à Saint-Gratien, et Mathas, son ancienne commissance, l’y alloit voir quelquefois quand il pouvoit aller. Il lui fitMïzY Émile avant qu’il fût public. En le lui rendant, M. de Blairelui dit ces propres mots, qui me furent rendus le même jour :
« M. Mathas. voilà un fort beau livre, mais dont il sera parlédans peu, plus qu’il ne serait à desirer pour l’auteur. » Quand ilme rapporta ce propos, je ne fis qu’en rire, et je n’y vis que l’im-portance d’on homme de robe, qui met du mystère à tout. Tousles propos inquiétants qui me revinrent ne me firent pas plusd’impression ; et loin de prévoir en aucune sorte la catastrophe àlaquelle je touehois, certain de l’utilité, de la beauté de mon ou-