PARTIE II, LIVRE XII. ( 1762 .) 583
arts, et il se piquoit surtout d’avoir cultivé sa raison : son air hol-landois, froid et philosophe, son teint basané, son humeur silen-cieuse et cachée, favorisoient beaucoup cette opinion. Il étoitsourd et goutteux, quoique jeune encore. Cela rendoit tous sesmouvements fort posés, fort graves ; et quoiqu’il aimât à disputer,quelquefois même un peu longuement, généralement il parloitpeu, parcequ’il n’entendoit pas. Tout cet extérieur m’en imposa.Je me dis : Voici un penseur, un homme sage, tel qu’on seroitheureux d’avoir un ami. Pour achever de méprendre, il m’adres-soit souvent la parole, sans jamais me faire aucun compliment. Ilme parloit peu de moi, peu de mes livres, très peu de lui; il n’é-toit pas dépourvu d’idées, et tout ce qu’il disoit étoit assez juste.Cette justesse et cette égalité m’attirèrent. Il n’avoit dans l’espritni l’élévation ni la finesse de celui de milord maréchal; mais ilen avoit la simplicité : c’étoit toujours le représenter en quelquechose. Je ne m’engouai pas, mais je m’attachai par l’estime, etpeu à peu cette estime amena l’amitié. J’oubliai totalement aveclui l’objection que j’avois faite au baron d’Holbach, qu’il étoit tropriche; et je crois que j’eus tort. J’ai appris à douter qu’un hommejouissant d’une grande fortune, quel qu’il puisse être, puisse aimersincèrement mes principes et leur auteur.
Pendant assez long-temps je vis peu Du Peyrou, parceque jen’allois point à Neuchâtel, et qu’il ne venoit qu’une fois l’année àla montagne du colonel Pury. Pourquoi n’allois-je point à Neuchâ-tel? C’est un enfantillage qu’il ne faut pas taire.
Quoique protégé par le roi de Prusse et par milord maréchal,si j’évitai d’abord la persécution dans mon asile, je n’évitai pas dumoins les murmures du public, des magistrats municipaux , desministres. Après le branle donné par la France, il n’étoit pas dubon air de ne pas me faire au moins quelque insulte : on auroiteu peur de paroître improuver mes persécuteurs, en ne les imi-tant pas. La classe de Neuchâtel, c’est-à-dire la compagnie desministres de cette ville, donna le branle, en tentant d’émouvoircontre moi le conseil d’état. Cette tentative n’ayant pas réussi, lesministres s’adressèrent au magistrat municipal, qui fit aussitôtdéfendre mon livre, et, me traitant en toute occasion peu honnête-ment, faisoit comprendre et disoit. même que si j’avois voulu m’é-tablir en ville, on ne m’y auroit pas souffert. Ils remplirent leurMercure d’inepties et du plus plat cafardage, qui, tout en faisantrire les gens sensés, ne laissoit pas d’échauffer le peuple et de