PARTIE II, LIVRE XII. ( 1765.) 607
Je n’ai qu’un souvenir si confus de toute cette affaire, qu’ilm’est impossible de mettre aucun ordre, aucune liaison dans lesidées qui m’en reviennent, et que je ne les puis rendre qu’éparseset isolées, comme elles se présentent à mon esprit. Je me rappellequ’il yavoiteu avec la classe quelque espèce de négociation, dontMontmollin avoit été l’entremetteur. 11 avoit feint qu'on craignoitque par mes écrits je ne troublasse le repos du pays, à qui l’ons’en prendrait de ma liberté d’écrire. Il m’avoit fait entendre que,si je m’engageois à quitter la plume, on seroit coulant surle passé.J’avoisdéja pris cet engagement avec moi-même; je ne balançaipoint à le prendre avec la classe, mais conditionnel, et seulementquant aux matières de religion. Il trouva le moyen d’avoir cetécrit à double, sur quelque changement qu’il exigea. La conditionayant été rejetée par la classe, je redemandai mon écrit : il merendit un des doubles et garda l’autre, prétextant qu’il l’avoitégaré. Après cela le peuple, ouvertement excité par les ministres,se moqua des rescrits du roi, des ordres du conseil d’état, et neconnut plus de frein. Je fus prêché en chaire, nommé l’Anté-christ, et poursuivi dans la campagne comme un loup- garou.Mon habit d’Arménien servoit de renseignement à la populace :j’ensentois cruellement l’inconvéuient ; mais le quitter dans cescirconstances me sembloit une lâcheté. Je ne pus m’y résoudre, etje me promenois tranquillement dans le pays avec mon cafiètanet mon bonnet fourré, entouré des huées de la canaille et quelque-fois de sescailloux. Plusieurs fois eu passant devant des maisons,j’entendois dire à ceux qui les habitoient : Apportez-moi mon fu-sil, que je lui tire dessus. Je n’en allois pas plus vite : ils n’euétaient que plus furieux ; mais ils s’en tinrent toujours aux me-naces, du moins pour l’article des armes à feu.
Durant toute cette fermentation, je ne laissai pas d’avoir deuxfort grands plaisirs auxquels je fus bien sensible. Le premier futde pouvoir faire un acte de reconnoissance par le canal de milordmaréchal. Tous les honnêtes gens de Neuchâtel, indignésdes trai-tements que j’essuyois et des manœuvres dont j’étais la victime,avoient les ministres en exécration, sentant bien qu’ils suivoieritdes impulsions étrangères et qu’ils n’étaient que les satellites d’au-tres gens qui se cachoient en les faisant agir, et craignant que monexemple ne tirât à conséquence pour l’établissement d’une vérita-ble inquisition. Les magistrats , et surtout M. Meuron qui avoitsuccédé à M. d’Ivernois dans la charge de procureur-général, fai-