Band 
Tome premier.
Seite
621
JPEG-Download
 

PARTIE II, LIVRE XII. ( 1765.) 62i

le dernier des infâmes, j’ai pu tenir des arrangements qu’on atoujours pris soin de me rendre ignominieux, en m’ôtant avec sointoute autre ressource, pour me forcer de consentir à mon déshon-neur. Comment se seroient-ils doutés du parti que je prendroisdans cette alternative ? Iis ont toujours jugé de mon cœur par lesleurs.

En repos du côté de la subsistance, j’étois sans souci de toutautre. Quoique j’abandonnasse dans le monde le champ libre àmes ennemis, je laissois dans le noble enthousiasme qui avoit dictémes écrits, et dans la constante uniformité de mes principes, untémoignage de mon ame qui répondoit à celui que toute ma con-duite rendoit de mon naturel. Je n’avois pas besoin d’une autredéfense contre mes calomniateurs. Ils pouvoient peindre sousmon nom un autre homme, mais ils ne pouvoient tromper queceux qui vouloient être trompés. Je pouvois leur donner ma vie àépiloguer d’un bout à l’autre : j’étois sûr qu’à travers mes fauteset mes foiblesses, à travers mon inaptitude à supporter aucunjoug, on trouveroit toujours un homme juste, bon, sans fiel, sanshaine, sans jalousie, prompt à reconnoitre ses propres torls, plusprompt à oublier ceux d’autrui, cherchant toute sa félicité dansles passions aimantes et douces, et portant en toute chose la sin-cérité jusqu’à l’imprudence, jusqu’au plus incroyable désintéres-sement.

Je prenois donc en quelque sorte congé de mon siècle et de mescontemporains, et je faisois mes adieux au monde en me confinantdans cette ile pour le reste de mes jours; car telle étoit ma réso-lution, et c’étoit là que je comptois exécuter enfin le grand projetde cette vie oiseuse, auquel j’avois inutilement consacré jusqu’a-lors tout le peu d’activité que le ciel rn’avoit départie. Cette îlealloit devenir pour moi celle de Papimanie, ce bienheureux paysoù l’on dort :

On y fait plus, on n’y fait nulle chose (*).

Ce plus étoit tout pour moi, car j’ai toujours peu regretté lesommeil ; l’oisiveté me suffit; et pourvu que je ne fasse rien, j’aimeencore mieux rêver éveillé qu’en songe. L’âge des projets roma-nesques étant passé, et la fumée de la gloriole m’ayant plus étourdique flatté, il ne me restoit, pour dernière espérance, que celle devivre sans gêne, dans un loisir éternel. C’est la vie des bienheu-

(’) Vers de La Fontaine, dans le Diable de Papefiguières.