LETTRES
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par contre-coup, à celui de ne pas occuper dans le monde la placeque j’y croyois mériter. Mais quand, après avoir barbouillé dupapier, j’étois bien sur, même en disant des sottises, de n’ètre paspris pour un sot ; quand je me suis vu recherché de tout le monde,et honoré de beaucoup plus de considération que ma plus ridi-cule vanité n’en eût osé prétendre, et que, malgré cela, j’ai sentice même dégoût plus augmenté que diminué, j’ai conclu qu’ilvenoit d’une autre cause, et que ces espèces de jouissances n’é-toient point celles qu’il me falloit.
Quelle est donc enfin cette cause? Elle n’est autre que cet in-domptable esprit de liberté que rien n’a pu vaincre, et devant le-quel les honneurs , la fortune et la réputation même ne me sontrien. Il est certain que cet esprit de liberté me vient moins d’or-gueil que de paresse : mais cette paresse est incroyable ; tout l'ef-farouche, les moindres devoirs de la vie civile lui sont insuppor-tables ; un mot à dire, une lettre à écrire, une visite à faire, dèsqu’il le faut, sont pour moi des supplices. Voilà pourquoi, quoi-que le commerce ordinaire des hommes me soit odieux, l'intimeamitié m’est si chère, parcequ’il n’y a plus de devoir pour elle ; onsuit son cœur, et tout est fait. Voilà encore pourquoi j’ai toujourstant redouté les bienfaits ; car tout bienfait exige reconnoissance,et je me sens le cœur ingrat, par cela seul que la reconnoissanceest un devoir. En un mot, l’espèce de bonheur qu’il me faut n’estpas tant de faire ce que je veux, que de ne pas faire ce que je neveux pas. La vie active n’a rien qui me tente; je consentiroiscent fois plutôt à ne jamais rien faire, qu’à faire quelque chosemalgré moi ; et j’ai cent fois pensé que je n’aurois pas vécu tropmalheureux à la Bastille, n’y étant tenu à rien du tout qu’à res-ter là.
J’ai cependant fait dans ma jeunesse quelques efforts pourparvenir. Mais ces efforts n’ont jamais eu pour but que la re-traite et le repos dans ma vieillesse ; et comme ils n’ont été quepar secousse, comme ceux d’un paresseux, ils n’ont jamais eu iemoindre succès. Quand les maux sont venus, ils m’ont fourni unbeau prétexte pour me livrer à ma passion dominante. Trouvantque c’étoit une folie de me tourmenter pour un âge auquel je neparviendrais pas, j’ai tout planté là, et je me suis dépêché dejouir. Voilà, monsieur, je vous le jure, la véritable cause de cetteretraite, à laquelle nos gens de lettres ont été chercher des mo-tifs d’ostentation, qui supposent une constance, ou plutôt une