798 LES BKVEBIES.
j’ai réellement plus vécu, quand mes sentiments, resserrés, pourainsi dire, autour de mon cœur par ma destinée, n’alloient points’évaporant au-dehors sur tous les objets de l'estime des hommes,qui en méritent si peu par eux-mêmes, et qui font l’unique occu-pation des gens que l’on croit heureux.
Quand tout étoit dans l’ordre autour de moi, quand j’étoiscontent de tout ce qui m’entouroit, et de la sphère dans laquellej’avois à vivre, je la remplissois de mes affections. Moname ex-pansive s’étendoit sur d’autres objets ; et, toujours attiré loin demoi par des goûts de mille espèces, par des attachements aima-bles qui sans cesse oceupoient mon cœur, je m’oubliois en quelquefaçon moi-même; j’étois tout entier à ce qui m’étoit étranger, etj’éprouvois, dans la continuelle agitation de mon cœur, toute lavicissitude des choses humaines. Cette vie orageuse ne me laissoitni paix au-dedans, ni repos au-dehors. Heureux en apparence ,je n’avois pas un sentiment qui pût soutenir l’épreuve de la ré-flexion, et dans lequel je pusse vraiment me complaire. Jamaisje n’étois parfaitement content ni d’autrui, ni de moi-même. Letumulte du monde m’étourdissoit, la solitude m’ernuyoit, j'avoissans cesse besoin de changer de place , et je n’étois bien nullepart. J’étois fêté pourtant, bien voulu, bien reçu, caressé partout;je n’avois pas un ennemi, pas un malveillant, pas un envieux;comme on ne cherchoit qu’à m’obliger, j’avois souvent le plaisird’obliger moi-même beaucoup de monde, et, sans bien, sans em-ploi, sans fauteurs, sans grands talents bien développés ni bienconnus, je jouissois des avantages attachés à tout cela, et je nevoyois personne , dans aucun état, dont le sort me parût préfé-rable au mien. Que me manquoit-il donc pour être heureux? Jel’ignore; mais je sais que je ne l’étois pas. Que me manque-t-ilaujourd'hui pour être le plus infortuné des mortels? Rien de toutce que les hommes ont pu mettre du leur pour cela. Eh bien!dans cet état déplorable, jene changerois pas encore d’être et dedestinée contre le plus fortuné d’enlre eux; et j’aime encore mieuxêtre moidanstoutemamisère,qued’êtreaucundeces gens-là danstoute leur prospérité. Réduit à moi seul, je me nourris, il est vrai,de ma propre substance, mais elle ne s’épuise pas; je me suffis àmoi-même, quoique je rumine, pour ainsi dire, à vide, et que monimagination tarie et mes idées éteintes ne fournissent plus d’ali-ments à mon cœur. Mon ame, offusquée, obstruée par mes or-ganes , s'affaisse de jour en jour, et, sous le poids de ces lourdes