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LES RÊVERIES.
puis je continuai mon chemin. Je sentois en marchant qu’il memanquoit quelque chose : un besoin naissant me ramenoit surmes pas ; je me reprochois d’avoir quitté si brusquement cet en-fant , je croyois voir dans son action, sans cause app trente, unesorte d’inspiration qu’il ne falloit pas dédaigner. Enfin, cédant àla tentation, je reviens sur mes pas : je cours à l’enfant, je l’em-brasse de nouveau et je lui donne de quoi acheter des petits painsde Nanterre, dont le marchand passoit là par hasard, et je com-mençai à le faire jaser. Je lui demandai qui étoit son père; il mele montra qui relioit des tonneaux. J’étois prêt à quitter l’enfantpour aller lui parler, quand je vis que j’avois été prévenu par unhomme de mauvaise mine, qui me parut être une de ces mouchesqu’on tient sans cesse à mes trousses : tandis que cet homme luiparloit à l’oreille, je vis les regards du tonnelier se fixer attenti-vement sur moi d’un air qui n’avoit rien d’amical. Cet objet meresserra le cœur à l’instant, et je quittai le père et l'enfant avecplus de promptitude que je n’en avois mis à revenir sur mes pas,mais dans un trouble moins agréable qui changea toutes mes dis-positions. Je les ai pourtant senti renaître souvent depuis lors :je suis repassé plusieurs fois par Clignancourt, dans l’espéranced’y revoir cet enfant; mais je n’ai plus revu ni lui ni le père, etil ne m’est plus resté de cette rencontre qu’un souvenir assez vif,mêlé toujours de douceur et de tristesse, comme toutes les émo-tions qui pénètrent encore quelquefois jusqu’à mon cœur.
Il y a compensation à tout : si mes plaisirs sont rares et courts,je les goûte aussi plus vivement quand ils viennent que s’ils m’é-toient plus familiers ; je les rumine, pour ainsi dire, par de fré-quents souvenirs, et, quelque rares qu’ils soient, s’ils étoient purset sans mélange, je serois plus heureux peut-être que dans maprospérité. Dans l’extrême misère on se trouve riche de peu : ungueux qui trouve un écu en est p’us affecté que ne leseroitun richeen trouvant une bourse d’or. On riroit si l’on voyoit dans moname l’impression qu’y font les moindres plaisirs de cette espèce,que je puis dérober à la vigilance de mes persécuteurs : un desplus doux s’offrit il y a quatre ou cinq ans, que je ne me rappellejamais sans me sentir ravi d’aise d’en avoir si bien profité.
Un dimanche nous étions allés, ma femme et moi, dîner à laporte Maillot : après le diner nous traversâmes le bois de Boulognejusqu’à la Muette; là, nous nous assîmes sur l’herbe à l’ombreen attendant que le soleil fût baissé, pour nous en retourner en-