174 DISCOURS SUR L’ORIGINE
son chef : jusque là, quelques capitulations qu’on ait faites,comme elles n’ont été fondées que sur la violence, et que par con-séquent elles sont milles par le fait même, il ne peut y avoir, danscette hypothèse, ni véritable société, ni corps politique, ni d’au-tre loi que celle du plus fort. 2° Que ces mots de fort, et de foiblesont équivoques dans le second cas ; que, dans l’intervalle qui setrouve entre l’établissement du droit de propriété ou de premieroccupant et celui des gouvernements politiques, le sens de cestermes est mieux rendu par ceux de pauvre et de riche , parce-qu’cn effet un homme n’avoit point, avant les lois, d’autre moyend’assujettir ses égaux qu’en attaquant leur bien, ou leur faisantquelque part du sien. 3° Que les pauvres n’ayant rien à perdre"que leur liberté, c’eût été une grande folie à eux de s’ôter volon-tairement le seul bien qui leur restoit pour ne rien gagner enéchange; qu’au contraire les riches étant, pour ainsi dire, sensi-bles dans toutes les parties de leurs biens, il étoit beaucoup plusaisé de leur faire du mal; qu’ils avoient par conséquent plus deprécautions à prendre pour s’en garantir ; et qu’enfln il est rai-sonnable de croire qu’une chose a été inventée par ceux à qui elleest utile plutôt que par ceux à qui elle fait du tort.
Le gouvernement naissant n’eut point une forme constante etrégulière. Le défaut de philosophie et d’expérience ne Iaissoitapercevoir que les inconvénients présents ; et l’on ne songeoit àremédier aux autres qu’à mesure qu'ils se présentoient. Malgrétous les travaux des plus sages législateurs, l’état politique de-meura toujours imparfait, parcequ’il étoit presque l’ouvrage duhasard, et que, mal commencé, le temps, en découvrant les dé-fauts et suggérant des remèdes , ne put jamais réparer les vicesde la constitution, on raceommodoit sans cesse; au lieu qu’il eûtfallu commencer par nettoyer l’aire et écarter tous les vieux ma-tériaux , comme fit Lycurgue à Sparte, pour élever ensuite unbon édifice. La société ne consista d'abord qu’en quelques con-ventions générales que tous les particuliers s’engageoient à obser-ver , et dont la communauté se rendoit garante envers chacund’eux. 11 fallut que l'expérience montrât combien une pareilleconstitution étoit foible, et combien il étoit facile aux infracteursd’éviter la conviction ou le châtiment des fautes dont le publicseul devoit être le témoin et le juge; il fallut que la loi fût éludéede milie manières ; il fallut que les inconvénients et les désordresse multipliassent continuellement, pour qu’on songeât enfin à con-