Band 
Tome quatrième.
Seite
195
JPEG-Download
 

NOTES.

195

| est susceptible, et que la bienfaisante nature avoit pris soin il’écarter de lui.| Les hommes sont méchants, une triste et continuelle expérience dispensei de la preuve ; cependant l'homme est naturellement bon, je crois l'avoir dé-! montré : qu’est-ce donc qui peut l’avoir dépravé à ce point, sinon les change-ments survenus dans sa constitution, les progrès qu’il a faits elles connois-sances qu’il a acquises? Qu’on admire tant qu’on voudra la société humaine,I il n’en sera pas moins vrai qu’elle porte nécessairement les hommes à s’entre-i baïr ià proportion que leurs intérêts se croisent, à se rendre mutuellement| des services apparents, et à se faire en effet tous les maux imaginables. Quej peut-on penser d’un commerce où la raison de chaque particulier lui dicte! des maximes directement contraires à celles que la raison publique prêcheau corps de la société, et où chacun trouve son compte dans le malheur d'au-trui? II n’y a peut-être pas un homme aisé à qui des héritiers avides, et sou-vent ses propres enfants, ne souhaitent la mort en secret; pas un vsisseau enj mer dont le naufrage ne fut une bonne nouvelle pour quelque négociant; pas! une maison qu’un débiteur de mauvaise foi ne voulût voir brûler ivec tousj les papiers qu’elle contient, pas un peuple qui ne se réjouisse des désastres def ses voisins. C’est ainsi que nous trouvons notre avantage dans le préjudice denos semblables, et que la perte de l’un fait presque toujours la prospérité del’autre. Mais ce qu’il y a de plus dangereux encore, c’est que les calamités pu-bliques font l’attente et l’espoir d’une multitude de particuliers : les uns veu-lent des maladies, d'autres ta mortalité, d’autres la guerre, d'autres la famine.J’ai vu des hommes affreux pleurer de douleur aux apparences d'une annéefertile; et le grand et funeste incendie de Londres, qui coûta la vie ou lesj biens à tant de malheureux, fit peut-être la fortune à plus de dix mille per-| sonnes. Je sais que Moutaigne blâme l’Alhénien Démades (") d'avoir fait pu-nir un ouvrier qui, vendant fort cher des cercueils, gaguoit beaucoup à lamort des citoyens : mais la raison que Montaigne allègue étant qu’il faudroitpunir tout le monde, il est évident qu’elle conBrme les miennes. Qu’on pé-nètre donc, au travers de nos frivoles démonstrations de bienveillance, ce quise passe au fond des cœurs; et qu’on réfléchisse à ce que doit être un état dechoses où tous les hommes sont forcés de se caresser et de se délraire mutuel-lement , et où ils naissent ennemis par devoir et fourbes par intérêt. Si l’onme répond que la société est tellement constituée que chaque homme gagne àservir les autres, je répliquerai que cela seroit fort bien s’il ne gagnoit encorejj, plus à leur nuire. Il n’y a point de profit si légitime qui ne soit surpassé par! celui qu’on peut faire illégitimement, et le tort fait au prochain est toujours| plus lucratif que les services. Il ne s’agit donc plus que de trouver les moyens£ de s’assurer l’impunité, et c’est à quoi les puissants emploient toutes leurs

! forces, et les foibles toutes leurs ruses.

L’homme sauvage, quand il a dîné, est en paix avec toute la nature, etl’ami de tous ses semblables. S’agit-il quelquefois de disputer son repas, iln’en vient jamais aux coups sans avoir auparavant comparé la difficulté devaincre avec celle de trouver ailleurs sa subsistance ; et comme l'orgueil ne semêle pas du combat, il se termine par quelques coups de poing; le vainqueurmange, le vaincu va chercher fortune, et tout est pacifié. Mais chez l’hommeen société, ce sont bien d’autres affaires : il s’agit premièrement de pourvoir

(') tic. i, chap. 21.