262 PROJET DE PAIX PERPETUELLE,
soit différent dans les divers états d’un même souverain ; enfinque chaque gouvernement tende toujours à s’altéier sans qu’ilsoit possible d’empêcher ce progrès. Voilà les causes générales etparticulières qui nous unissent pour nous détruire, et nous fontécrire une si belle doctrine sociale avec des mains toujours teintesde sang humain.
Les causes du mal étant une fois connues, le remède, s’il existe,est suffisamment indiqué par elles. Chacun voit que toute sociétése forme par les intérêts communs, que toute division naît desintérêts opposés ; que mille événements fortuits pouvant changeret modifier les uns et les autres, dès qu’il y a société il faut né-cessairement une force coactive qui ordonne et concerte les mou-vements de ses membres, afin de donner aux communs intérêtset aux engagements réciproques la solidité qu’ils ne sauroient avoirpar eux-mêmes.
Ceseroit d’ailleurs une grande erreur d’espérer que cet état vio-lent pût jamais changer par la seule force des choses et sans lesecours de l’art. Le système de l’Europe a précisément le degré desolidité qui peut la maintenir dans une agitation perpétuelle, sansla renverser tout-à-fait ; et si nos maux ne peuvent augmenter, iispeuvent encore moins finir, parceque toute grande révolution estdésormais impossible.
Pour donner à ceci l’évidence nécessaire, commençons par jeterun coup d’oeil général sur l’état présent de l’Europe. La situationdes montagnes, des mers et des fleuves qui servent de bornes auxnations qui l’habitent, semble avoir décidé du nombre et de lagrandeur de ces nations ; et l’on peut dire que l’ordre politique decette partie du monde est, à certains égards, l’ouvrage de la nature.
En effet, ne pensons pas que cet équilibre si vanté ait été éta-bli par personne, et que personne ait rien fait à dessein de le con-server : on trouve qu’il existe ; et ceux qui ne sentent pas eneux-mêmes assez de poids pour le rompre, couvrent leurs vuesparticulières du prétexte de le soutenir. Mais qu’on y songe ounon, cet équilibre subsiste, et n’a besoin que de lui-même pour seconserver, sans que personne s’en mêle ; et quand il se romproit unmoment d’un côté, il se rétabliroit bientôt d’un autre: de sorte quesi les princes qu’on accusoit d’aspirer à la monarchie univer-selle y ont réellement aspiré , ils montroient en cela plus d’am-bition que de génie. Car comment envisager un moment ceprojet, sans en voir aussitôt le ridicule? comment ne pas seu'