ANNÉE 1766. 145
que j’avois des raves talents de l’auteur, mais non pas pour jugerdu fond de la querelle entre vous et M. de Guerchy. J'avoue pour-tant, monsieur, que, dans le principe, je crois voir le tort de votrecôté; et il ne me paroitpas juste que, comme ministre, vous vouliezen votre nom et à ses frais faire la même dépense qu’il eût faitelui-même ; mais, sur la lecture de vos Mémoires, je trouve dansla suite de cette affaire des torts beaucoup plus graves du côté deM. de Guerchy ; et la violence de ses poursuites n’aura, je pense,aucun de ses propres amis pour approbateur. Tout ce que prouvel’avantage qu’il a sur vous à cet égard, c’est qu’il est le plus fort,et que vous êtes le plus foible. Gela met contre lui tout le préjugéde l’injustice ; car le pouvoir et l’impunité rendent les forts auda-cieux ; le bon droit seul est l’arme des foibles; et cette arme leurcrève ordinairement dans les mains. J’ai éprouvé tout cela commevous, monsieur ; et ma vie est un tissu de preuves en faits que lajustice a toujours tort contre la puissance. Mon sort est tel quej’ai dû l’attendre de ce principe. J’en suis accablé sans en être sur-pris; je sais que tel est l’ordre, pas moral, mais naturel, des choses.Qu’un prêtre huguenot me fasse lapider par la canaille, qu’unconseil ou qu’un parlement me décrète, qu’un sénat m’outragede gaieté de cœur, qu’il me chasse barbarcment, au cœur de l’hi-ver, moi malade, sans ombre de plainte, de justice ni de raison,j’en souffre sans doute ; mais je ne m’en fâche pas plus que devoir détacher un rocher sur ma tête, au moment que je passe au-dessous de lui. Monsieur, les vices des hommes sont en grandepartie l’ouvrage de leur situation ; l’injustice marche avec le pou-voir. Nous, qui sommes victimes et persécutés, si nous étions àla place de ceux qui nous poursuivent, nous serions peut-êtretyrans et persécuteurs comme eux. Cette réflexion, si humiliantepour l’humanité, n’ôte pas le poids des disgrâces, mais elleen ôte l’indignation, qui les rend accablantes. On supporte sonsort avec plus de patience, quand on le sent attaché à notre con-stitution.
Je ne puis qu’applaudir, monsieur, à l’article qui terminevotre lettre. Il est convenable que vous soyez aussi content devotre religion que je le suis de la mienne, et que nous restionschacun dans la nôtre en sincérité de cœur. La vôtre est fondéesnr la soumission, et vous vous soumettez. La mienne est fon-dée sur la discussion, et je raisonne. Tout cela est fort bien pourgens qui ne veulent être ni prosélytes ni missionnaires, comme