234 CORRESPONDANCE.
vent s’exécuter sans troubles, sans désordres, sans violences,quelquefois sans effusion de sang, et qu’à mon avis le sang d’unseul homme est d’un plus grand prix que la liberté de tout legenre humain. Ceux qui aiment sincèrement la liberté n’ont pasbesoin, pour la trouver, de tant de machines, et, sans causer nirévolutions ni troubles, quiconque veut être libre l'est en effet.
Posons toutefois cette grande entreprise comme un devoir sa-cré qui doit régner sur tous les autres : doit-il pour cela les anéan-tir, et ces différents devoirs sont-ils donc à tel point incompatiblesqu’on ne puisse servir la patrie sans renoncer à l’humanité? Vo-tre Cassius est-il donc le premier qui ait formé le projet de délivrerla sienne, et ceux qui l’ont exécuté l’ont-ils fait au prix des sa-crifices dont il se vante? Les Pélopidas, les Brutus, les vraisCassius, et tant d’autres, ont-ils eu besoin d’abjurer tous lesdroits du sang et de la nature pour accomplir leurs nobles des-seins? Y eut-il jamais de meilleurs fils, de meilleurs maris , demeilleurs pères que ces grands hommes? I.a plupart, au contraire,concertèrent leurs entreprises au sein de leurs familles ; et Brutusosa révéler, sans nécessité, son secret à sa femme, uniquementparcequ’il la trouva digne d’en être dépositaire. Sans aller si loinchercher des exemples, je puis, madame, vous en citer un plusmoderne d’un héros à qui rien ne manque pour être à côté deceux de l’antiquité, que d’être aussi connu qu’eux; e’est le comteLouis de Fiesque, lorsqu’il vovdut briser les fers de Gênes, sapatrie , et la délivrer du joug des Doria. Ce jeune homme si ai-mable , si vertueux, si parfait, forma ce grand dessein presquedès son enfance, et s’éleva, pour ainsi dire, lui-même pour l’exé-cuter. Quoique très prudent, il le confia à son frère, à sa famille,à sa femme aussi jeune que lui ; et, après des préparatifs trèsgrands, très lents, très difficiles, le secret fut si bien gardé, l’en-treprise fut si bien concertée et eut un si plein succès, que lejeune Fiesque étoit maître de Gênes au moment qu’il périt par unaccident.
Je ne dis pas qu’il soit sage de révéler ces sortes de secrets ,même à ses proches, sans la plus grande nécessité : mais autrechose est garder son secret, et autre chose rompre avec ceux àqui on le cache : j’accorde même qu’en méditant un grand des-sein l’on est obligé de s’y livrer quelquefois au point d’oublier,pour un temps, des devoirs moins pressants peut-être, mais nonmoins sacrés sitôt qu’on peut les remplir ; mais que, de propos