ANIMÉE 1767. 313
tiré d’une grande peine ; car, vous étant aussi sincèrement atta-ché que je le suis, je ne pou vois rester un moment tranquille, dansla crainte de vous avoir déplu. Grâces à vos bontés, me voilàtranquillisé sur ce point. Vous me trouvez grognon ; passe pourcela : je réponds du moins que vous ne me trouverez jamais in-grat ; mais n’exigez rien de ma déférence et de mon amitié con-tre la clause que j’ai le plus expressément stipulée ; car je vousconfirme, pour la dernière fois, que ce seroit inutilement.
J’ai tort de n’avoir rien mis pour M. l’abbé; mais ce tort n’estqu’extérieur et apparent, je vous jure. Il me semble que les hom-mes de son ordre doivent deviner l’impression qu’ils font sansqu’on la leur témoigne. La raison même qui m’empèclioit de ré-pondre à sa politesse est obligeante pour lui, puisque c’étoit lacrainte d’être entraîné dans des discussions que je me suis inter-dites, et où j’avois peur de n’être pas le plus fort. Je vous diraitout franchement que j’ai parcouru chez vous quelques pages deson ouvrage, que vous aviez négligemment laissé sur le bureaude M. Garçon, et que, sentant que je mordois un peu à l’hame-Çon, je me suis dépêché de fermer le livre avant que j’y fussetout-à-fait pris. Or prêchez et patrocinez tout à votre aise, je vouspromets que je ne rouvrirai de mes jours ni celui-là, ni les vô-tres, ni aucun autre de pareil acabit : hors 1 ’Astrée, je ne veuxplus que des livres qui m’ennuient, ou qui ne parlent que de monfoin. *
Je crains bien que vous n’ayez deviné trop juste sur la sourcede ce qui se passe ici, et dont vous ne sauriez même avoir l’idée ;mais tout cela n’étant point dans l’ordre naturel des choses nefournit point de conséquence contre le séjour de la campagne, etne m’en rebute assurément pas. Ce qu’il faut fuir n’est pas lacampagne, mais les maisons des grands et des princes qui nesont point les maîtres chez eux, et ne saveut rien de ce qui s’yfait. Mon malheur est, premièrement, d’habiter dans un château,et non pas sous un toit de chaume; chez autrui, et non pas chezmoi ; et surtout d’avoir un hôte si élevé, qu’entre lui et moi il fautnécessairement des intermédiaires. Je sens bien qu’il faut me dé-tacher de l’espoir d’un sort tranquille et d’une vie rustique; mais jene puis m’empêcher de soupirer en y songeant . Aimez-moi et plai-gnez-moi. Ah! pourquoi faut-il que j’aie fait des livres? j’étoissi peu fait pour ce triste métier! J’ai le cœur serré, je finis etvous embrasse.