ANNÉE 1768. 381
Les beaux esprits se vengent, en m’insultant, de ma supérioritéqu’ils sentent.
Le peuple, qui fut mon idole, ne voit en moi qu’une perruquemal peignée et un homme décrépit.
Les femmes, dupes de deux p.froids qui les méprisent, tra-
hissent l'homme qui mérita le mieux d’elles (*).
Les magistrats ne me pardonneront jamais le mal qu’ils m’ontfait H.
Le magistrat de Genève sent ses torts, sait que je les lui par-donne, et les réparerait s’il l’osoit.
Les chefs du peuple, élevés sur mes épaules, voudraient mecacher si bien que l’on ne vît qu’eux.
Les auteurs me pillent et me blâment ; les fripons me maudis-sent, et la canaille me hue.
Les gens de bien, s’il en existe encore, gémissent tout bassur mon sort ; et moi je le bénis, s’il peut instruire un jour lesmortels.
Voltaire, que j'empêche de dormir, parodiera ces lignes. Sesgrossières injures sont un hommage qu’il est forcé de me vendremalgré lui.
A M. LE COMTE DE TONNERRE.
Bourgoin, le 6 septembre 1768.
11 y a peu de résolutions et il n’y a point de répugnance par-dessus lesquelles le désir d’approfondir l’affaire du sieur Theve-iiin ne me fasse passer ; et si ma confrontation, sous vos yeux,avec cet homme, peut vous engager , monsieur, à la suivre jus-qu’au bout, je suis prêt à partir. Permettez seulement que j’osevous demander auparavant l’assurance que ce voyage ne serapoint inutile ; que vous ne dédaignerez aucune des précautionsconvenables pour constater la vérité, tant à vos yeux qu’à ceuxdu public; et que le motif d’éviter l’éclat, que je ne crains point,n’arrêtera aucune des démarches nécessaires à cet effet. Il ne se-rait assurément pas digne de votre générosité, ni de la protectiondont vous m’honorez, que des imposteurs pussent à leur gré mepromener de ville en ville, m’attirer au milieu d’eux, et m’y ren-dre impunément le jouet de leurs suppôts.
(*) Rousseau veut désigner ici d'Alembertet Grimrn.
(.") Dans la Correspondance de Grimni, au lieu de. les magistrats, on lit, lesSmsses.