414 CORRESPONDANCE.
êtes un brave militaire , un gentilhomme plein d’honneur et de
droiture, qui a dans sou cœur la véritable religion , celle qui fait
blessé grièvement, courut à lui, le fit porter dans son auberge, et lui fit donner tousles secours possibles. S’apercevant quelque temps après (pie , maigre scs soins et unegrosse dépense, cet homme n'étoit ni pansé ni soigné comme il auroit dû l’être, il écri-vit à M. de Saint-Germain pour le prier de s’employer auprès du directeur de l’hôpitalde Uourgoin, afin qu’il y fût reçu et recommandé, offrant de payer à cette maison,fondée seulement pour les pauvres malades du lieu, tout ce qu’il en pourvoit coûterpour guérir cct étranger. Le directeur de l'hôpital l’y fit entrer; et après que ce ma-çon fut parfaitement guéri, il alla remercier son bienfaiteur. M. Rousseau sortit desuite pour payer le directeur, qui lui dit ctre satisfait. Persuadé que M. de Saint-Ger-main avoit payé, il vint le trouver, et se plaindre de ce qu'il lui eût enlevé un bien àlui qu’il réclamoit. M. de Saint-Germain eut beau dire, M. Rousseau voulut absolumentpayer la moitié de ce qu’avoit reçu l'hôpital.
« Un incendie consuma la maison d’un paysan, où l’on ne put rien sauver. M. Rous-seau en fut malade; il envoya chercher l’incendié, lui donna un louis, et lui lit prendrechez son boulanger le pain dont il auroit besoin pour lui et sa famille jusqu’à la ré-crite prochaine. Le paysan lui répondit: Monsieur, U vous en coûtera moins de nousfaire donner quelques mesures de seigle. M. Rousseau fit fournir pendant six moistout le seigle dont cette famille eut besoin.
« Sa bourse ne fut jamais fermée aux malheureux ; on ne peut comprendre qu’avectmcaussi médiocre fortune, cet homme, désintéressé jusqu'au blâme, put donner au-tant. Personne à la vérité ne fut plus sobre que lui et n’eut moins de besoins, ne futplus propre et n’usa moins.
« M. do Saint-Germain, accompagné d'une autre personne, fut visiter M. Rousseau,qui s’étoit retiré à la campagne. Peu après leur arrivée un homme vint frapper à laporte. M. Rousseau se lève, lui ouvre, et lui dit de revenir. L’homme insista en disantqu’il venoit de loin, et qu'il avoit besoin de son argent. Alors il le fit entrer, et cesdeux messieurs virent sept ou huit vêtements de différente taille que cet homme ap-portait. M. Rousseau lui demanda ce qu'il lui falloit, il répondit : Dix-huit francs; ils luifurent payés. Voyant que ccs messieurs s’étoient aperçus de ce qu’il vouloit leur ca-cher, M. Rousseau leur dit : C’est une famille qui n’est pas vêtue ; il ne faut pas croiraque de donner vingt quatre sous ou un petit écu à l’importunité d’un pauvre, ce soitremplir les obligations de la charité. Tl faut chercher le besoin où il est.. etc.
« Pourroit-on croire que M. Rousseau, avec des sentiments pareils, soutenus par unepratique habituelle, ait pu être un empoisonneur, un fripon ? Il est cependant vraiqu’au sujet de son goût pour la recherche des plantes, il a été taxé d’y chercher dupoison, et qu’on a cité un homme sur lequel on pvétendoit qu’il en avoit fait l'essai,parccqu’il mourut dans les douleurs d’une colique néphrétique, malgré tous les se-cours que lui procura M. Rousseau. Obligé de subir une confrontation avec un ouvrier,il confondit cet imposteur, qui disoit lui avoir prêté, à A’euchâtel, neuf francs, queSI. Rousseau n'avoit jamais voulu lui rendre.
b Un fermier qui avoit fourni pendant quinze mois à M. Rousseau des œufs, dubeurre, du fromage, (pii toujours en avoit été payé beaucoup au-delà de ce que lachose valoit, et qui en outre avoit reçu de lui, ainsi (pie de sa famille, mille bienfaits,eut l’ingratitude et la mauvaise foi de lui envoyer un mémoire que ce fermier affir-moit lui être dû, et ne lui avoir pas été payé par M. Rousseau avant son départ. Cettedemande, vérifiée par fll. de Saint-Germain, fut prouvée fausse.
a Une femme de chambre, prétendant à l’esprit, fatiguoit M. Rousseau par des visi-tes continuelles: furieuse de ce qu’il l’avoit chassée de chez lui, elle dit qu’il l'avoitvoulu violer, et ce bruit se répandit partout.
b Tous ces événements, quoique fâcheux, n’auroient pas dû affecter M. Rousseau aupoint où il l’étoit, encore moins lui persuader que ces calomnies grossières étaient l’ou-vrage de ses ennemis : autant à plaindre qu’à blâmer, il était, par sa sensibilité et parsa méfiance, son plus cruel ennemi à lui-incme.. etc. »