LES FORÊTS
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éloignés de toute surveillance, ne se renfermaient pasdans les limites qui leur étaient prescrites et empiétaientpeu à peu sur les bois environnants. Quelquefois ils semultiplièrent tellement qu’ils formèrent des hameaux,des villages; les maisons avançaient, les arbres reculaient;la plaine chassait la forêt.
Il faut reconnaître que ces déboisements furent heu-reux; ils préparèrent la France féconde d’aujourd’hui.Toutefois on ne peut voir sans chagrin notre pays se dé-pouiller ainsi de sa parure, se priver d’une richesse quiprofitait à tous. Certaines populations tenaient jalouse-ment à leurs forêts et s’opposaient aux défrichements exa-gérés. Nous en avons la preuve dans les lignes suivantesécrites par un Bourguignon du seizième siècle : « Quantaux bois, pour la multitude desquels nos voisins coutu-mièrement se mocquent, ils sont couchés pour une sin-gulière commodité et proffit de tout le peuple, non-seu-lement pour la nécessité des bastiments et du chauffage,mais pour le plaisir et proffit des bêtes sauvages qui s’yestablent en infinie multitude, mais encore pour les glands,faînes, cerises, pasturages et austres choses nécessaires auhestail, desquels l’on tire tant de proffit que nous disonscela valoir une troisième portion des graines du pays. Etc’est pourquoi les laboureurs les appellent le troisièmegrenier de Bourgogne. »
Autrefois, en effet, tous les habitants riverains ou voi-sins d’une forêt — et c’était tout le monde* puisqu’il yavait des bois partout — avaient part aux produits decette forêt. Les pauvres en vivaient pour ainsi dire ; ils ytrouvaient une garantie contre l’extrême misère. Lesdroits d’usaije accordés à tous, moyennant un cens fortminime et quelquefois gratuitement, par les proprié-taires de bois, rois ou seigneurs, étaient une sorte d’as-sistance publique. Peut-être avaient-ils pour origine lareconnaissance d’un droit primordial de chacun à lajouis-sance d’un bien naturel, le souvenir de l’ancien temps où