ARCHITECTU RE FRANÇOISE, Liv. VI. 29
ouvrages des grands Maîtres qui compoíent cette collection , dont la plupart me- château àritent la plus grande attention. On voit auííi dans cette salle une tribune, soutenue Louvre -par quatre Caryatides de pierre, d'une beauté inimitable (g), & de douze pieds deproportion : elles portent un entablement, dont les moulures taillées d’ornemens,íont auífi d'un détail Sc d’une beauté au dessus de tout éloge. Ces Caryatides repré-sentent des figures de femmes fans bras ; au dessus de leur tête est un chapiteauDorique, &c fous leurs pieds, un piédouche de forme circulaire posé sur une mar-che continue. (Voyez le dessein de ces Caryatides, gravé par Le Clerc, rapporté parPerrault dans le Livre de Vìtruve , chap. premier, planche premiere.
A 1 égard des statues qui font dépoíees dans cette salle , elles consistent en plu-sieurs modelés originaux des plus belles statues de l’antiquité, tels que le Gladia-teur , l y Hercule Farnese , le Laocoon, la Venus, le Bacchus , la Flore, &c. austì bienqu’une infinité d’autres copies faites à Rome par les Pensionnaires de Sa Majesté :on y voit aussi les creux des bas-reliefs ( h ) de la colonne Trajane que Louis XIVfit mouler à grands frais en Italie -, enfin plusieurs ouvrages modernes, dont la plsspart ne font pas fans mérite.
Toute cette collection est aujourd’hui fous la garde de M. de Bougaìnvìlle , de
(g) Il est certain que ces Caryatides sculptées parJean Goujon , font autant de chef-d J œuvres, 8c que, parcette raison, on leur doit la plus grande estime , néan-moins malgré cette considération , réfléchissons un mo-ntent fur 1 application qu’on doit faire des ornemens dansl’architecture , 8c disons que quelque cas que nouspuissions faire du sentiment de Vitnive , & du trait his-torique qu’il nous rapporte dans son premier Liv. p. 5 ,au sujet des Caryatides j il est aisé de remarquer que cesanciens attributs n’ont rien de commun aujourd’hui avecnos mœurs, ni avec la retenue que nous devons obser-ver dans la décoration de nos édifices, puisque cetteservile imitation de la part de nos Architectes, par rap-port aux Caryatides , n’est gueres plus tolérable que'ceux qui dans les métopes des entablemens Doriques denos Eglises, placent des bas-reliefs analogues aux Divi-nités du Paganisme. Sans doute on est quelquefois forcéde rendre justice au sçavoir de l’Artiste j mais il n’en estas moins vrai que l’esprit du spectateur se trouveleste d’être obligé d’un côté d’applaudir à la main-d’œuvre , quand de l’autre il est révolté du défaut deVraisemblance. D’ailleurs, que veut dire 1 assemblage detant de parties estimables séparément, qui produit untout si mal concerté ? Faudra-t’il toujours que la séduc-tion de l’art anéantisse la vraisemblance, si nécessisire dansles productions du beau ? Notre ame peut-elle être sa-tisfaite quand, dans son admiration, elle s’apperçoit vi-siblement du dérèglement de l’imagination de l’Artiste ?En effet, que veulent dire des figures de femme qui nonseulement portent un chapiteau Dorique sur leur tète, quin’a aucune analogie avec le caractère féminin, mais quiindique deux parties supérieures, ridiculement portéesl une fur l’autre ? Pourquoi fur ce chapiteau un enta-blement d’une proportion Ionique , & pour base à cesCaryatides un fust inférieur Dorique tronqué , servantde piédouche ou piédestal ? Dira-t-on que c’est l’effetd’un génie 8c d’une invention féconde ? Non certaine-ment , c’est une affectation vicieuse dans les parties, quiproduit un tout défectueux qu’aucune autorité ne peut jus-tifier j 8c l’on peut avancer qu’imitation pour imitation,des colonnes eussent été préférables.D’ailleurs, que signifiecette tribune qui n’est point couronnée d’une balustrade,8c au dessus de laquelle on ne voit point de porte dontla grandeur réponde à l’appareilde dessous ? Est-il vrai-semblable que la hauteur de la frise 8c de la cornicheserve en dedans d’appui, enferre que les spectateurs
Tome IV.
paroissent pénétrer dans ces deux parties, sensées devoirerre solides, 8c dont la faillie de l’une d’elles empêchede voir ce qui se passe aux pieds de cette tribune ?
Je le répété , cette réflexion ne détruit rien de labeauté de l’exécution du chef-d’œuvre dont nous par-lons ; on ne sçauroit même trop en recommander l’exa-men ; mais il feroit à souhaiter qu’au moins ceux quifont leur profession des Arts, se rendissent compte, enl’examinant, de ce qu’ils y doivent admirer ; d’un côtépour atteindre à cette perfection, 8c de l’autre pour yapprendre à s’éloigner du défaut de vraisemblance qu’ony remarque, 8c sans laquelle un ouvrage, tel qu il soit,ne íçauroit s’attirer le suffrage des connoisseurs éclairés8c non prévenus.
( h ) Ces bas-reliefs, dont on possedoit deux sui-tes bien complettes , font presque tous dépareillés.Pour prévenir cette ruine , l’on avoir proposé ancien-nement de monter ces modelés dans la cour du Lou-vre , fur des tambours de maçonnerie qui auroient don-né la facilité d’appercevoir, à une hauteur raisonnable,leurs différentes parties. Les creux de ces bas-reliefs ont eule même fort, 8c font presque tous dégradés & entafles lesuns fur les autres, de maniéré à ne plus espérer de pou-voir jamais être montés. II en est de même d’une infinitéd’autres d’un prix inestimable, & dont la perte est irré-parable , à cause des frais immenses qu’il faudroit fairepour remettre ces creux 8c ces modelés dans leur pre-mier état. Ce désordre provient sans doute du peu deterrein accordé à ces différens chef-d’œuvres, distribuésen général avec trop de confusion, & placés, ainsi queles statues, dans un lieu trop peu salubre. Nous remar-querons encore que le plus grand nombre des Artistes8c des connoisseurs ignorent à Paris cette collection ,qui dans son origine néanmoins avoir été formée pourl’étude des Peintres & des Sculpteurs, 8c pour donnerà connoître aux Etrangers ce que pouvoir l’opulenced’une Nation sçavante, 8c d’un Ministre éclairé, quíportoit tous ses foins pour la plus grande perfection & lsprogrès des beaux Arts. Au contraire aujourd’hui l’entréede cette salle est d’un assez difficile accès, & (entretien estabandonné à des Artisans mercenaires, qui bien loin desentir l’importance du dépôt qui leur est confié , se refu-sent à l’empressement des curieux qui se présentent pourexaminer ces restes mutilés de l’antiquité Grecque & Ro-maine.
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