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flexion ait le temps de la rallentir & dela modérer. La scélératesse du crimed’Atrée vient , non pas de ce qu’il estatroce , mais de ce qu’il est médité.Oserois-je le dire ? II y avoit un moyende rendre Médée intéressante après soncrime : c’étoit de rendre Jason perfideavec audace ; de révolter le cœur deMédée par l’indignité de ses adieux ; desaisir ce moment de dépit, de rage , dedésespoir , pour lui présenter ses enfans ;de les lui faire poignarder soudain ; deglacer tout-à-coup ses transports ; de fairesuccéder à l’instant la mere sensible àl’amante indignée , & de la ramener surle théâtre éperdue , égarée , hors d’elle-même , détestant la vie & se donnant lamort. Le tableau où l’on a peint les en-fans de Médée lui tendant leurs mains inno-centes , & la caressant avec un doux sou-rire , tandis que le poignard à la main ,elle balance à les égorger ; ce tableau ,dis-je, est plus touchant, plus terrible ,plus fécond en mouvemens pathétiques,& plus théâtral que celui que je viens deproposer ; mais j’ai voulu faire voir parcet exemple , qu’il n’est presque rien quel’on ne pardonne à la violence de lapassion. Toutefois, pour qu’elle soit dignede pitié dans ses mouvemens qui la ren-dent atroce , il faut la peindre avec cetrouble, cet égarement, ce désordre dessens & de la raison , où l’ame ne seconsulte plus , ne se possede plus elle-même.
Les passions les plus intéressantes fontpar là-même les plus dangereuses : ainsila terreur & la pitié naissent d’une mêmesource. La haine est triste & pénible , ellenous pese & nous importune. L’envie sup-pose de la bassesse dans Famé & porteson supplice avec elle. L’ambition a de lanoblesse ; mais comme F orgueil, l’audace,la résolution, la fermeté qu’elle exige ,ne sont pas des qualités touchantes ,elle intéresse lisiblement. La vengeance ,la colere , le ressentiment des injures fontplus dans la nature des hommes nés sen-sibles , & disposés à la vertu par la bontéde leur caractère : cette sensibilité , cettebonté même , sont quelquefois le principe& l’aliment de ces passions. C’est ce
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qu’Homere a merveilleusement exprimédans la colere d’Achille.
En général le meme attrait qui fait ledanger de la passion , fait l’intérêt dumalheur qu’elle cause ; & plus il est doux& naturel de s’y livrer, plus celui qui s’estperdu en s’y livrant est à plaindre , &son exemple à redouter. Des crimes &des malheurs dont la bonté d’ame , dontla vertu même ne défend pas , doi-vent faire trembler î’homme vertueux ,& à plus forte raison l’homme lisible. Onméprise , on déteste les passions qui pren-nent leur source dans un caractère vil ouméchant, & cette aversion naturelle enest le préservatif. Mais celles qu’animentles sentiments les plus chers à F humaniténous intéressent par leurs causes , & leursexcès même trouvent grâce à nos yeux.Voilà celles dont il est besoin que lesexemples nous garantissent ; & rien n’estplus propre que ces exemples à réunir lesdeux fins de la tragédie , le plaisir quinaît de la pitié, & la prudence qui naîtde la crainte.
D’où il s’ensuit qu’après les sentimensde la nature , que je ne mets pas au nom-bre des passions funestes , quoiqu’ils puis-sent avoir leur danger & leur excès commedans Hécube ; la plus théâtrale de toutesles passions , la plus terrible & la plustouchante par elle-même , c’est F amour:non pas l’amour fade & langoureux , nonpas la froide galanterie ; mais l’amour enfureur , l’amour au désespoir , qui s’irritecontre les obstacles, se révolte contre lavertu même , on ne lui cede qu’en frémis*sant. C’est dans ses emportemens , sestransports, c’e r au moment qu’il romptles liens de la patrie & de la nature, aumoment qu’il veut secouer le frein de lahonte ou le joug du devoir , c’est alorsqu’il est vraiment tragique. Mais c’estalors, dit-on , qu’il dégrade & désho-nore les héros. II fait bien plus, il déna-ture l’homme, comme toutes les passionsfurieuses ; & il n’en est que plus digned’étre peint avec ses crimes & ses attraits.11 semble que le bannir du théâtre ce soitle bannir de la nature. Mais s’il n’étoitplus fur la scene , en seroit-il moins dansle cœur? «• Le théâtre, dit-on, le rend