PRÉFACE.
Tl!
La vérité est que, pour le plus grand nombre,l'homme de lettres est resté quelque chose commece qu’élaient les trouvères et les troubadours del’ancien temps, c’est-à-dire des joueurs de citholeou de mandore, des ménétriers bons à marquer lestemps des divers exercices auxquels se livrent lesautres, mais peu propres à y prendre part.
Je ne charge guère le tableau, si je le charge.
L’esprit humain est ainsi fait : ceux mêmes quitrouvent tout naturel qu'un marchand de souliersou de cannelle, qu’un herboriste ou un meunier,qu’un fabricant de mérinos ou un soldat aspirentà conduire et à éclairer leur pays, s'étonnent ingé-nument qu'un homme de lettres, dont la missionest d'étudier et de connaître les hommes, ait lamême ambition et se croie les mêmes devoirs.
A qui la faute ?
Est-ce celle de l’homme de lettres, ou celle de laprofession ?
La faute, selon nous, n’est ni à l'un ni à l'autre.L’homme et la profession en valent d’autres, pourle moins ; et je dirais que la faute en est au public,qui préjuge souvent au lieu déjuger, s’il n’était con-venu que le public n’a jamais tort. *
Disons donc que la faute tient plutôt, cependant,à la profession qu’à l’homme.
Et, en effet, cette noble profession, la plus belle,la plus périlleuse, la plus grande de toutes, pour quisait la comprendre et t’honorer, cette profession asur toutes les autres un grand désavantage.
Sur ce théâtre qu’on appelle le monde, au lieud’ètre perdu dans la foule comme le spectateur, etde pouvoir jouir jamais du bénéfice de l’obscurité etde l’impunité commode de l’incognito, l’homme delettres, pour peu qu'il existe, est en vue comme un