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STATION GÉODÉSIQUE Aü CANIGOÜ.
troupeaux à cette hauteur, nous cédaient des moutons qui faisaient]a base de notre alimentation. Le pain et le vin étaient apportésdu Yernet à dos de mulet. Une basse-cour improvisée de poules etde canards se nourrissait des restes de la cuisine. Notre vie étaitassurée. Du campement il fallait chaque matin monter au sommet.Cette ascension n’avait rien de pénible jusqu’à l’endroit où com-mence la cheminée-, c’est un couloir étroit ayant une pente de 42 de-grés qui s’élève entre les couches redressées du sommet de la mon-tagne. Sur une hauteur de 80 mètres environ, il faut grimper ens’aidant des mains et des pieds. Pour des touristes exercés, ce pas-sage n’a rien de difficile; mais de lourds et délicats instrumens, lecercle azimuthal entre autres, avaient dû être hissés par cette che-minée. Un maçon avec ses matériaux l’avait franchi pour construireau sommet un pilier en briques sous la direction du capitaine Bas-sot; un mineur y avait porté ses lourds fleurets, afin de forer dansla roche un trou de lia profondeur de 1 [mètre; des charpentiers,chargés de grosses poutres destinées à soutenir les abris résistanssous lesquels les instrumens géodésiques et météorologiques étaientabrités, avaient dû escalader ce couloir. La cheminée aboutit ausommet de la montagne, qui n’a guère que 8 mètres de long sur 5 delarge. Ce sommet est formé parla rencontre de deux arêtes, l’une,praticable, qui s’abaisse rapidement vers le nord-est, l’autre, abor-dable seulement pour de hardis montagnards, qui se dirige vers lenord en se maintenant d’abord à la même hauteur pour plonger en-suite tout à coup vers la plaine. C’est cette arête qui donne au Cani-gou, vu de loin, l’apparence d’une montagne terminée par un doublesommet. Les deux arêtes sont formées de couches de micaschisteredressées verticalement et coupées sous tous les angles imaginablespar des fdons de quartz d’une éclatante blancheur. La cheminée estcomprise dans l’intervalle de deux couches verticales de micaschiste.Cette roche subit l’action du temps, elle se dégrade. Sous l’influencedes agens atmosphériques, les parties les moins résistantes se dé-truisent et s’éboulent, les autres restent debout sous la forme de pi-lastres, d’aiguilles ou de murs dont l’ensemble nous rappelait dou-loureusement les ruines de l’Hôtel de Ville de Paris . Vers l’est, lesommet du Canigou surplombe des escarpemens verticaux qui plon-gent dans un étroit vallon abrité des rayons du soleil, où la neigepersiste tout l’été, en alimentant le ruisseau qui se jette à Prades dans la rivière de la Têt. Au-delà s’étend la verte forêt de Pons, quiconduit dans la vallée de Ballestavy.
Pendant les dix jours que nous avons séjourné au sommet duCanigou, ces lieux solitaires avaient pris une animation extraordi-naire. Nos agiles fantassins étaient sans cesse sur le chemin du