Buch 
L' Europe (sans la France) : choix de lectures de géographie accompagnées de résumés, d'analyses, de notices historiques, de notes explicatives et bibliographiques / L. Lanier
Entstehung
Seite
702
JPEG-Download
 

702

LECTURES ET ANALYSES DE GÉOGRAPHIE.

monotones, obsécrations religieuses, indéfinissables murmures.

» Etrange cour des miracles dans le plus beau site de l’uni-vers! Callot y trouverait tout un monde de loqueteux, de souf-freteux, de pauvres diables à mine piteuse, d’estropiés, d’aveugleset d’imbéciles. Les plaies béantes, les horribles lèpres, les mem-bres desséchés, les dislocations incompréhensibles, les gibbositéset les amputations, toutes les contorsions du squelette humains’étalent en plein soleil. Il y a surtout des aveugles — les malheu-reux! aveugles devant le Bosphore! —Ils m’ont toujours émuplus que les autres misérables. Celui-ci se tient tout droit appuyésur un bâton, la main tendue, ses yeux blancs tout grandsouverts, immobile, semblable à quelque mystérieux stylite, toutle jour à la même place, laissant échapper de temps à autre deses lèvres quelques mots pareils à un soupir. Celui-là, les jambesrepliées, les bras en l’air, comme en extase, lève au ciel ses pru-nelles incolores en psalmodiant un hymne inconnu. A côté, uncul-de-jatte couvert d’un sarrau rougeâtre, coiffé d’un fez cras-seux, se promène sur ses mains dans la boue en jetant aux passantsdes regards suppliants et sinistres. Un autre, les reins brisés,s’avance à quatre pattes et ressemble avec sa grosse tête entur-bannée à quelque plantigrade hideux. Non loin, un Arabe àgenoux, face noire et barbe grise, flanqué de deux enfants aux joueshâves, agite un moignon difforme; d’autres sont affaissés sureux-mêmes, inertes et muets, portant dans leur attitude écrasée etsur leur morne visage la résignation des races fatalistes et commele sceau de quelque impitoyable malédiction. De Galata jus-qu’à Stamboul, ces fantoches sc succèdent comme sur une voiedouloureuse; des femmes, masses de haillons aux couleurs incer-taines, s’accroupissent sur le sol, la tête et la face couvertes devoiles salis et déchirés; parfois courbées en deux et le mentonsur les genoux, elles restent là, pâles et comme effondrées; unepetite fille émaciée, épave de quelque tribu d’Egyptiens errants,noire, ébouriffée, roulant des yeux à demi éteints, l’air douxcependant, tend ses bras nus et maigres avec une infatigableénergie en répétant: Allah ! Allah! d’une voix glapissante. Çàet là des mendiantes, enveloppées des pieds à la tète dans deshardes jadis blanches, s’acharnent à suivre un passant, lui mettentsur le bras leurs mains crochues, dont les extrémités sont teintesen rouge, lui racontent avec volubilité leurs misères, dardentdes regards de convoitise, pareilles à des harpies en détresse.

» Ce spectacle dure tout le jour tandis que chacun va, court,