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qui passera : il accourra vers vous et rangera son traîneau prèsdu trottoir. Quelque jeune qu’il soit, il aura, soyez-en sûr, labarbe toute blanche. Son haleine, condensée en glaçons autourde son masque violet de froid, lui fait une barbe de patriarche.Ses cheveux roidis flagellent ses pommettes comme des serpentsgelés, et la peau qu’il étend sur vos genoux est semée d’un millionde petites perles blanches.
» Vous voilà parti; l’air vif, pénétrant, glacé, mais sain, vousfouette au visage; le cheval, échauffé par la rapidité de la course,souffle des jets de fumée comme un dragon de la fable, et de sesflancs en sueur se dégage un brouillard qui l'accompagne. Enpassant vous voyez les chevaux d’autres isvochtchiks arrêtésdevant leurs mangeoires; la transpiration s’est gelée sur leurscorps ; ils sont tout pralinés et comme pris dans une croûte deglace semblable à de la pâte de verre. Lorsqu’il se remettent enmarche, la pellicule se brise, se détache et fond pour se reformerau premier temps d’arrêt. Ces alternatives, qui feraient crever uncheval anglais au bout d’une semaine, ne compromettent en rienla santé de ces petits chevaux, extrêmement durs aux intempéries.
» On traverse la Néva en voiture ; la glace, de deux ou troispieds d’épaisseur malgré quelques dégels temporaires suffisantspour faire fondre la neige, ne bougera plus qu’au printemps, àla grande débâcle; elle est assez forte pour supporter des chariotspesants, de l’artillerie même. Des branches de pin désignent leschemins à suivre et les places qu’il faut, éviter. A certains endroitsla glace est coupée pour qu’on ait la facilité de puiser l’eau quicontinue à couler sous ce plancher de cristal. L’eau, plus chaudeque l’air extérieur, fume par ces ouvertures comme une chau-dière bouillante, mais tout n’est que relatif, et il ne faudrait passe fier à sa tiédeur.
» C’est un spectacle amusant, quand on passe sur le quaiAnglais ou qu’on se promène à pied sur la Néva de regarder lespoissons qu’on en retire des boutiques de pêcheur pour la con-sommation de la ville. Lorsque l’écope les ramène du fond deleurs caisses et les jette tout palpitants sur le pont du bateau,ils cabriolent deux ou trois fois en se tordant, mais bientôt ilss’arrêtent, roidis et comme emprisonnés dans un étui transparent :l’eau qui les mouillait s’est subitement gelée autour d’eux.
» ... Quand la nuit est tombée, si vous vous retournez ducôté de la forteresse, vous voyez s’allumer en travers du fleuvedeux lignes parallèles d’étoiles : c’est le gaz des lampadaires