' J
AMÉRIQUE DU SUD. 439
milliers de tortues sortent pesamment de l’eau et se répan-dent sur les plages. Nos Conibos, accroupis ou agenouilléssous leurs abris de feuilles et gardant un profond silence,attendent le moment d’agir. Les tortues, qui se sont diviséespar escouades au sortir de l’eau, creusent rapidement, avecleurs pieds de devant, une tranchée souvent longue de200 mètres, et toujours large de 4 pieds, sur 2 de pro-fondeur. L’ardeur qu’elles mettent à cette besogne est telle,que le sable vole autour d’elles et les enveloppe comme unbrouillard. Quand la capacité de la fosse leur paraît suffi-sante, chacune d’elles, remontant sur le bord, tourne brus-quement sa partie postérieure vers la cavité, et laisse choirau fond une provision d’œufs à coquille molle, de qua-rante au moins, de soixante-dix au plus ; les pieds de der-rière, renouvelant alors la besogne de ceux de devant, ontbientôt comblé l’excavation. Dans cette mêlée de pattesmouvantes, plus d’une tortue, bousculée par ses compagnes,roule dans le fossé et y est enterrée vivante. Un quartd’heure a suffi à cette œuvre immense. A peine la tranchéeest-elle comblée que les tortues reprennent en désordre lechemin de la rivière; c’est le moment qu’épiaient nosConibos. Au cri poussé par l’un d’eux, toute la troupe serelève et s’élance à la poursuite des amphibies, non pourleur couper la retraite, — ils seraient renversés et foulés auxpieds par le puissant escadron, mais pour voltiger sur sesflancs, se saisir des traînards et les retourner sur le dos ;avant que le corps d’armée ait disparu, mille prisonnierssont restés souvent aux mains des Viveurs 1 . Aux premièresclartés du jour, le massacre commence; sous la hache del’indigène, la carapace et le plastron de l’amphibie volenten éclats ; ses intestins fumants sont arrachés et remis auxfemmes, qui en détachent une graisse jaune et fine, supé-rieure en délicatesse à la graisse d’oie. Les cadavres éventréssont abandonnés ensuite aux percnoptères, aux vautours-
1. De virer, chavirer. C’est le nom donné par les missionnaires de fUc&yaliet les riverains du Haut-Amazone aux individus qui chassent ou pêchent latortue en courant après elle et la renversant sur le dos. (Note de l’auteur.)