LE SUCRE ET L’HYGIÈNE SOCIALE
Les expériences de Chauveau démontrent quele « charbon » du muscle, que l'agent par excel-lence de l’énergétique musculaire est le sucre.
Pareilles notions de Physiologie , vulga-risées et appliquées, révolutionnant pour unepart l’alimentation populaire, feront à elles seules,contre le préjugé de la viande et du vin, plus queligues de végétariens et serments d’abstention-nistes. En pratique, le sucre doit entrer dansl’ordinaire des travailleurs de force, notammentdans l’ordinaire des soldats en marches ou enmanœuvres, qui, suivant l’expression de Forgue,« traînent sous la pluie et le soleil, leur lourdecharge de guerre. »
On peut dire que jamais révolution n’aura étéaussi bienfaisante.
Aliment énergétique par excellence, sousun faible volume; de facile conservation; d’uti-lisation immédiate et complète par l’organisme;ne donnant pas de déchets; ne demandant pasd’apprêts; le sucre est l’aliment sain, appétentet réconfortant par excellence. En regard de savaleur nutritive, se place sa faible valeur mar-chande, la livre de sucre cassé étant, à Paris , enmai 1911, vendue au détail de o fr. 35 à o fr. 37.
Par toute cette série de considérations, lagénéralisation de l’emploi du sucre intéressel’hygiène sociale, à qui incombe de faire l’éduca-tion alimentaire de toutes gens. Elle intéressespécialement, le monde « où l’on peine », puisque
pour une « demande » maxima d’énergétique, lesucre fait une « offre » minitna de dépense.
Il y a des années qu’une enquête sur l’ali-mentation d’une centaine d’ouvriers et d’em-ployés parisiens nous révélait, à MM. Labbé età moi, le mépris en lequel les travailleurs deforce tiennent, non seulement le sucre, maisencore la série des aliments sucrés. Ceux de nosenquêtés, qui mangeaient du sucre, en prenaientpeu, « un » morceau — (7 grammes) — parfoismême un demi-morceau dans toute la journée!C’est par 40 ou 60 grammes au moins que lestravailleurs de force devraient, quotidiennement,consommer le sucre. D’autant que, dans l’espèce,le sucre se substituerait avec toutes sortes d’avan-tages énergétiques, hygiéniques et économiques,à l’alcool du vin. Neuf morceaux de sucre scié,équivalant en énergétique à un demi-litre de bonvin naturel représentent une dépense de o fr. 03à o fr. 06, contre une dépense de o fr. 25 au moinspour le demi-litre de vin... encore que celui-ciprête autrement que le sucre à falsifications.
Faisons donc savoir aux ouvriers que les bis-cuits débités par les boulangeries, pâtisseries denos quartiers populeux, coûtant 1 fr. 60 environle kilo, riches en sucre, en graisse, et en matièresamylacées, ont une valeur énergétique supérieureà 1000 calories par kilo, tandis que la valeurmoyenne, pour un kilo d’aloyau de bonne q ualité(coûtant plus du double) ne dépasse pas 1 000 ca-lories !
La conclusion est que cette question de 1 ’ « of-fre » et de la« demande » du sucre mérite d’émou-
voir l’opinion publique. Si l’un des meilleursaliments des travailleurs est le sucre, pourquoi,comment, économistes, sociologues, agronomes,industriels ne se liguent-ils pas avec les hygié-nistes pour que le sucre, aliment de premièrevaleur énergétique, soit vendu au-dessous deo lr. 37 la livre, alors que l’ouvrier anglais paye cemême sucre (fabriqué en France ) o fr. 35 le kilo,c’est-à-dire deux fois moins?
La réponse à ce fait est, on le sait, d’ordrefiscal... L’Etat perçoit o fr. 27 de droits par kilo(c’est à-dire une part presque égale au prix defabrication) frappant ainsi le sucre d’une manièred’impôt somptuaire!
Voilà comment l’ouvrier de Londres , qui,déjà paye la viande moins - cher que nous, setrouve encore avantagé en matière d’alimentationsucrée! C’est, pourquoi , après avoir assisté audégrèvement dont, à l’octroi parisien, jouit le vin,« comme boisson hygiénique », les médecins,au nom de la santé publique, demandent, « afortiori », que, pour une part au moins, soit dé-grevélesucre, alimentsans reproche et sans risque.
Au jour du dégrèvement les ouvriers ver-raient, pour ainsi parler, s’élever leur salaire,puisque trouvant dans le sucre une alimenta-tion des mieux adaptées, ils se trouveraientplus riches de forces, et sentiraient leur pochemoins dégarnie d’argent.
D r L. LANDOUZY.
Doyen de la Facultéde médecinede Paris.