NOTES SUPPLÉMENTAIRES.
Au premier abord on reconnaît que la partie septentrio-nale de la mer Noire , qui présenteces presqu’îles et ces lacs,est bordée de steppes, tandis que la partie méridionale estdépourvue de ces immenses plaines, el est bordée par unerégion montagneuse . Mais l’énoncé de cette différence dansla constitution physique du sol ne sui'lit pas pour faireconnaître la cause du fait en question.
En examinant les points où existent les presqu’îles etles limans qui bordent la mer Noire , on reconnaît qu’ils setrouvent sur des plages basses, et qu’ils sont composés desable, d’argile, de cailloux, et de coquilles brisées, iden-tiques avec celles qui vivent dans cette mer. En un mot, cesdépôts rentrent dans la classe des atterrissements qui seforment sur certaines plages des autres mers; avec cettedifférence que dans la mer Noire ils sont tellement impor-tants, qu’ils ont contribué depuis une longue suite de siè-cles à modifier les contours des côtes de la Russie méridio-nale el de la Krimée , et que comme les causes qui les ontformés agissent toujours el continueront d’agir, les modifi-cations qui en résulteront dans l’avenir seront plus consi-dérables encore.
La mer Noire est, comme la Méditerranée, privée de cemouvement périodique que l’on nomme (lux el reflux;mais elle est exposée à des vents violents qui élèvent lesvagues à une grande hauteur, et qui peuvent conséquem-ment, en raison de leur force et surtout de leur fréquence,accumuler les sables el les débris de coquilles sur certai-nes plages, dont elles finissent à la longue par changer laforme des contours.
Pour avoir une idée exacte de la manière dont ces dé-pôts se sont opérés, il suffit d’examiner certaines plagesoù il s’en forme de semblables, par le double effet descours d’eau et de celui des Ilots de la mer. A Tbéodosie,par exemple, sur la côte méridionale de la Krimée , là oùcesse la région montagneuse de cette presqu’île, les ventsdu sud-est refoulent le sable près de l’embouchure d’unruisseau qui se jette dans la mer au nord-est de la ville,et prépaient pour l’avenir, mais sur une petite échelle età peu de distance de la côte, un banc de sable qui fera quepar la suite le petit luisseau se jettera dans un lac salé ouiiman, au lieu de se joindre à la mer.
Ici l’effet est lent et peu sensible, parce que le ruisseaune porte à la mer qu'une petite quantité de limon vaseux etde gravier : mais qu’on se représente une rivière un peuimportante, et surtout un grand fleuve, accumulant lesalluvions à leur embouchure, et la mer, activée par desvents impétueux, refoulant ces alluvions et les recouvrantde sables et de coquilles; et l’on comprendra parfaitementcombien, sur des plages généralement très-basses, cettedouble action doit apporter de modifications et de change-ments dans leur forme et leur étendue.
Lorsqu’un de ces dépôts d’atterrissement a acquis assezd’élévation ou de largeur pour que, pendant l’espace detemps que les vents qui ont contribué à le former ne ré-gnent plus, il s’établisse dessus quelque végétation, la merne peut plus le détruire ; mais comme ce dépôt est devenuassez solide pour former un obstacle aux flots que les ventsy accumuleront plus tard, il tendra sans cesse à augmenterdans le sens où les vents agissent.
C’est par suite de ces causes réunies que le Kagalnik,rivière de la Bessarabie , a son embouchure dans le lacSasik, au lieu de l’avoir dans la mer Noire . Il est facile devoir que ce lac était, dans l’origine, une suite de cinq golfesqui sont aujourd’hui presque séparés de la mer par deuxétroits bancs de sable, dont un est long d’environ huitlieues. Ces bancs de sable ont été formés par les alluvionsde la rivière et par les flots poussés par les vents d’est,qui ont soulevé et amoncelé le sable sur la plage vis-à-visl’entrée des golfes ; et comme ces bancs forment deux Iles,puisqu’ils ne se joignent pas à la terre ferme, il en résulte
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que les cinq golfes ne font plus qu’un lac très-découpé, quicommunique à la mer Noire par trois ouvertures.
Un peu plus au nord, \e liman du Dniester , appeléaussi lac d’Ackerman , est un golfe dont l’entrée présentedeux ouvertures étroites, depuis qu’il s’est formé unepetite lie ou plu tôt un banc de sable, par l’effet aussi desalluvions du fleuve refoulées par les vents d’est.
A quelques lieues au sud d’Odessa , le liman du Da-linik, et cinq autres qui se succèdent au nord-est de-cetteville, et dont les deux plus considérables sont celui dugrand Kouïalnik et celui du Kouialnik moyen, ainsi dé-signés d’après le nom des rivières qui s’y jettent, limanson lacs qui tous sont complètement séparés de la mer, nedoivent aussi leur existence qu’à des bancs de vase llu-viatile et de sable marin amoncelé par les mômes vents.Ces bancs de sable qui joignent la terre ferme ont reçudans cette partie de la Russie la dénomination de Pércssyp.
Mais comme les vents qui refoulent ces sables soufflenttantôt dans une direction et tantôt dans une autre, il enrésulte qu’il s’est formé aussi des bancs de sable sur lespoints les plus opposés de la mer Noire . Aiusi le Dniepr,l’antique Borysthène, se jetait jadis, comme aujourd’hui,dans un golfe ouvert à l’ouest; mais ce golfe fut dans l’ori-gine beaucoup moins étendu qu’aujourd’hui, qu’il reçoitle nom d e liman du Dniepr . Toute la langue de terre,couverte de petits lacs salés qui le bordent au sud, sur unelongueur d’environ huit lieues, et qui n’y laisse à l’ouestqu’une étroite entrée, a été évidemment formée par lesalluvions du fleuve, et parles sables marins accumulés par-les vents du sud-ouest. Ce qui peut servir à prouver la véritéde cette opinion, c’est qu’à sept ou huit lieues au sud del’embouchure du Dniepr s’étendcntdeuxlongs golfes, l’unouvert à l’ouest et l’autre ouvert à l’est, qui sont dus à desatterrissements. Le premier est formé par une étroite languede terre appelée Flèche de Tenter, longue d’environ douzelieues, et qui, après avoir été longtemps une Ile, n’en formeréellement plus une aujourd’hui ; car le petit canal qui laséparait de la terre ferme est presque complètement com-blé,même pendant les gros temps. Le second, semblable aupremier, est, comme celui ci, formé par une autre langue deterre nommée Flèche de Djarilgatch; et c’est, ainsi quenous l’avons dit, le Dromos Achilleos décrit par Mêla. Salongueur est d’environ 40 kilomètres ou dix lieues. Ceslieux flèches ont dû être formées, et par une cause tout àfait semblable, après la langue de terre qui ferme presquele liman du Dniepr .
Après ces exemples, on ne sera pas étonné que nous re-gardions l’effet des vents joint à celui des alluvions de cer-tains cours d’eau, comme ayant formé, par l'accumulationdes sables devant des golfes, les lacs salés qui bordent laKrimée . L’islhmede Pérékop, qui unit celte péninsule aucontinent, et qui, composé de sable, renferme plusieurslacs salés, nous parait devoir son existence aux mêmescauses, maisàuneépoque très-recuice,puisque,pourMélacomme pour tous les géographes qui l’ont précédé, la Kri-mée est une péninsule. Il est certain que le lac salé deKirléout au nord du cap de Tarkankout, que celui deDonkouzlaf au nord-ouest de Koslof, que celui de cetteville, que celui de Sak, que celui de Kamichli, tous si-tués sur les côtes occidentales, doivent, selon nous, leurexistence aux vents d'est, qui ont fermé d’anciens golfespar des amas de sable. Ce qui contribue encore à prouverque ces lacs étaient dans l’origine des golfes, c’est qu’ilsne sont séparés de la mer que par des barrages de quelquescentaines de mètres de largeur comme la Flèche de Tenteret celle de Djarilgatch; c’est encore que plusieurs reçoi-vent de petits cours d’ean qui jadis allaient se jeter dansla mer.
Tous ces lacs sont une richesse pour la Krimée , par laquantité de sel qu’o" en relire chaque année, et qui