NOTES SUPPLÉMENTAIRES.
tendaient à l’est jusque près du golfe Persique , notre nar-rateur prétend que ce fut par un vent d’ouest qu’Ëudoxe quitta Je port de Gadès. lin supposant que ce voyageurfût capable de commettre cette erreur, lui qui cependantsavait une partie de la vérité, puisqu’il avait été jeté précé-demment sur les eûtes des Éthiopiens, les marins de Gadès,ceux surtout qui montaient les navires confiés à Eudoxe ,n’ignoraient certainement pas que, pour aller sur les côtesoccidentales de l’Afrique , ce n’élait pas par le vent d'ouestqu’il fallait prendre la mer, et ses associés ainsi que sespilotes se seraient opposés à son départ. Laissons donc àPosidonius la responsabilité de cette erreur géographique,que Strabonn’a point relevée, parce qu’il pensait commePosidonius relativement à la direction des eûtes de l’A-frique .
Bien qu’Eudoxe redoutât l’effet du flux et du reflux s’ilprenait terre, il se vit forcé de céder aux exigences de sonéquipage fatigué. Mais ce qu’il avait craint arriva : son grosnavire échoua, sans heureusement se briser. La cargaisonfut sauvée, et avec la plus grande partie du bois il cons-truisit une troisième barque , et continua sa route jusquesur une rive habitée par des peuples qui parlaient la mêmelangue que celle dont il avait recueilli quelques mots surles côtes de l’Éthiopie . Ainsi, il se trouvait dans une con-trée habitée par des nègres, c’est-à-dire près de la Séné-gambie.
Obligé de renoncer à son voyage dans l’Inde, Eudoxe revint sur ses pas. 11 rencontra près de la côte une lie dé-serte abondante en bois et en eau , et eut soin d’en bienremarquer la position. Arrivé en Mauritanie , il vendit sesnavires et ses marchandises, et se rendit par terre auprèsdu roi Bogus, à qui il proposa de faire exécuter par sa ma-rine l’entreprise qu’il venait de tenter. Le conseil de Bogusrejeta ce projet, sous prétexte que ce serait montrer auxétrangers le chemin de ses États. Peu de temps après, lesconseillers du roi parurent avoir changé d’avis, et mêmeêtre disposés à confier à Eudoxe l’exécution de son projet ;mais celui ci apprit que c’était un piège qu’on lui tendait,et qu’il était question de le jeter dans une lie déserte. Alorsil se sauva sur le territoire des Romains, d’où il repassa enlbérie (Espagne ).
Là il équipa deux bâtiments, l’un propre à tenir lahaute mer, et l’autre à reconnaître les côtes. Il prit aveclui des ouvriers pour bâtir des maisons; il se munit d’ins-truments de labourage et de graines, et se remit en rouleavec le projet d’hiverner dans l’ile, dont il avait remarquéla position, d’y semer, d’y récolter, pour achever ensuiteson entreprise. Voilà, dit Posidonius , ce que j’ai appris desaventures d’Eudoxe ; mais les habitants de Gadès doiventsavoir quel a été le résultat de son voyage.
Telle est cette relation, que Strabon regarde comme unefable ridicule, parce qu’il est bien aise d’y trouver le pré-texte d’une nouvelle attaque contre celui qui s’en faitl’historien. « Posidonius , dit-il, ce philosophe qui prétend« ne sc rendre qu’aux démonstrations, et qui dispute par-« tout le premier rang, veut que nous admettions sans« balancer ce conte, digne uniquement d’Antiphane , qu’il« lui plaît de forger lui-même, ou d’adopter sur la foi deo ceux qui l’ont inventé. » N’est-il pas évident qu’il y aici mauvaise foi de la part de Strabon ? car si Posidonius avait voulu inventer, il en avait une belle occasion dans ladernière tentative d’Eudoxe ; tandis qu’ignorant l’issue decetlo expédition, il avoue de bonne foi son ignorance, etpense qu’à Gadès on doit en savoir plus que lui.
Mais si nous concevons les attaques injustes de Strabon ,nous ne comprenons point que le savant Gossellin ait étéjusqu’à imputer, sans aucun fondement, à Eudoxe , desmensonges qui en feraient un misérable intrigant. Ainsi,parce que le récit de Cornélius Népos est différent decelui de Posidonius , Gossellin, pour enchérir sur ce que
dit Strabon, suppose qu’Eudoxe osa se vanter en Italie d’avoir fait le tour de l’Afrique , parce que les Romains,n’ayant point encore pénétré danslegolfe Arabique, étaienthors d’état de lui opposer la moindre objection; tandisqu’étant à Gadès an milieu d’un peuple de navigateurs, ilsentit la nécessité de donner assez de vraisemblance à sescourses pour qu’elles ne choquassent point les connais-sances que les habitants de cette ville avaient acquises surl’Afrique . Il est cependant facile de réfuter ces imputations,en faisant remarquer qu’Ëudoxe n’avait pas besoin de sevanter d’avoir fait le tour de l’Afrique pour faire compren-dre la possibilité de ce périple, puisque l'historien Héro-dote en avait parlé plusieurs siècles auparavant : en secondlieu, comme les négociants de Gadès connaissaient unebonne partie des côtes occidentales de l’Afiique, ainsi quele prouve le passage de Pline (lit). II , cap. lxvii) où, il ditqu’avant Eudoxe rhistorien Célius Antipater assuraitavoir vu un commerçant qui, dans le seul but de son né-goce , avait navigué d’Hispanie en Éthiopie .
Eudoxe ne pouvait leur offrir, en fait de tentatives nou-velles, que le moyen d’aller par mer dans l’Inde : commu-nication qui devait lui paraître possible, à lui qui de lamer Érythrée avait été jeté sur les côtes de l’Éthiopie .
En résumé, il nous semble que le récit de Posidonius offre tous les caractères de la meilleure loi : car la seuleconséquence qu’il en tire, c’est que l’Océan entoure laterre habitée. S’il a rappelé les aventures d’Eudoxe , c’estqu’elles étaient notoires de son temps; et s’il ne dit rien durésultat de la seconde expédition partie de Gadès, c’estparce qu’il ne le connaît point, et qu’il n’hésite pasà l’avouer.Quelle preuve de véracité veut-on de plus? Il aurait pudire qu’Eudoxe périt probablement avec tout son équi-page : il n’ose pas même avancer cette conjecture, que toutjustifiait. Quant à Eudoxe , nous ne dirons pas, comme l’aavancé Malte-Brun, qu’au simple récit de Posidonius , ondoit rester pénétré d’admiration pour un homme éclai-ré, courageux, gui, plein d’une grande idée, lutteavec tant de persévérance contre les préjugés de sonsiècle, contre l’injustice des rois, et contre la natureelle-même. Mais nous dirons que c’était un homme cou-rageux , habite, qui avait appris par expérience combienle commerce de l’Inde était profitable, et qui comprenaitqu’en lui ouvrant une nouvelle roule par mer, il gagneraitune grande fortune, et rendrait son nom célèbre.
Laissons donc de côté ces contes, que les matelots et lepeuple se plaisaient à répéter, sur des peuples muets quin’étaient peut-être que des singes, et des peuples sansbouche qui n’étaient pas les seuls êtres imaginaires donton enrichissait les relations officielles des voyageurs, et queMêla, trop crédule, adopte, comme ce qu’il a entendu diredu périple complet d’Eudoxe autour de l’Afrique ; il resteassez de faits qui prouvent qu’à l’exception de quelquesgéographes systématiques, les connaissances des ancienssur l’Afrique , à l’époque même de Mêla, allaient beaucoupplus loin que n’a cherché à l’établir le savant Gossellin.
(108) Dans le fait emprunté par Mêla au récit d’Hannon ,de ces femmes couvertes de poils, et si sauvages, si farou-ches, si féroces et si robustes, qu’on ne trouva aucunlien assez fort pour les garrotter, et qu’on fut obligé de lestuer, il faut faire la part du faux et du vrai Le faux, c’estla faculté qu’on leur supposait de devenir fécondes parelles-mêmes; c’est là le merveilleux, c’est là peut être cequi fut imaginé et répété par les matelots, c’est-à-direparles ignorants qui faisaient partie de l’expédition, bienque ce conte ne fût pas plus merveilleux que beaucoupd’autres qui ont été regardés, pendant des siècles , commedes vérités par des hommes graves et instruits. Le vrai,c’est qu’il existe en effet dans les forêts de l’Afrique voi-sines de la côte du Loango, du Congo, d’Angole et de Gui-née , un genre de mammifères appartenant à la famille des