I
32 nuit DU 13. (juillet 1789)
Les insurgés possédaient les canons des Gardes-Françaises et les drapeauxde la ville. Ils avaient pillé les armuriers et le Garde-Meuble; ils avaientdélivré tous les prisonniers de la Force, à l’exception des criminels. La placede Grève était pleine de citoyens armés qui se donnaient le nom de soldatsde la patrie, concurremment avec les braves Gardes-Françaises. Presquetoutes les paroisses sonnèrent le tocsin. A deux heures de l’après-midi, lamilice citoyenne fut rétablie, et seize corps-de-garde furent constitués pourelle dans Paris . L’enthousiasme échauffait les esprits ; les clercs du Palaiset du Châtelet offrirent leurs services. De tous côlés on entendit prononcerle nom de volontaires. Volontaires du Palais-Royal, des Tuileries , de la Ba-zoche *, de l’Arquebuse.
Soudainement, la cocarde verte, que l’on s’aperçut être la couleur de lalivrée du comte d’Artois, est remplacée par la cocarde rouge et bleue, con-forme aux couleurs de l'Hôtel-de-Ville. Chacun la porte ; des mercadins " designes patriotiques forcent, pour ainsi dire, les passants, à acheter leur mar-chandise. Le héros d’Amérique , le marquis de Lafayette, est déjà popu-laire. Son buste, envoyé par les Etat-Unis , est placé dans la salle de l’Hôtel-de-Ville, et ombragé par les drapeaux de la nation. Les citoyens resserrentles nœuds qui les unissent, car des bruits de conspirations se sont ré-pandus, car ils craignent que Paris ne soit bloqué par les troupes qui l’envi-ronnent.
Dès que le crépuscule est tombé, on illumine, par mesure de sûreté, pouréviter les surprises, et les cloches avertissent du moment où il faut éteindreou allumer les lampions. Quelques décharges d’artillerie, souvent répétées,tiennent Paris en alerte conlinuelle/A tous les coins de rue sont pratiquéesdes tranchées, s’élèvent des barricades ; les femmes ont placé des meubleset des pavés sur leurs fenêtres **'. Au Palais-Royal , les molionnaires ne dé-semparent pas de la nuit. Le jardin et les cafés sont pleins de causeurs po-litiques, lesquels colportent une liste de proscription imprimée, et dontquelques exemplaires ont été envoyés aux proscrits eux-mêmes.
Enfin, le jour parait; nous sommes au 14juillet, d’éternelle mémoire.Paris a conservé son aspect guerrier. Dès le malin tout s'ébranle : le fait-bourg Saint-Antoine, et le faubourg Saint-Marceau, sont descendus vers lecentre de la ville. Les électeurs sont assemblés.
Voyez où nous a conduit le renvoi de Necker, et réfléchissez à ceci, quela nouvelle en fut connue le dimanche, c’est-à-dire, un jour où le peupleest hors des ateliers, des boutiques, des écoles, des administrations. En vé-
I.e bataillon de la Bazoche n’a pas eu plus d’une année d’eiislence.Nom vulgaire dont on appelait alors les petits marchands à éventaire.*" Voir le Moniteur.