HISTOIRE DES BALLONS
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l’action de ce cordial; à 7(XK) mètres, j’ai tracé sur mon carnet de bord les lignessuivantes : « Je respire oxygène. Excellent effet. »
« A cette hauteur, Sivel, qui était d’une force physique peu commune et d’untempérament sanguin, commençait à fermer les yeux par moments, à s’assoupirmême et à devenir un peu pâle. Mais cette Ame vaillante ne s’abandonnait pas long-temps aux mouvements de la faiblesse : il se redressait avec l’expression de la fer-meté ; il me faisait vider le liquide contenu dans mon aspirateur après mon expé-rience, et il jetait le lest par-dessus bord pour atteindre des régions plus élevées.Sivel avait été l’an dernier à 7300 mètres avec Crocé-Spinelli . Il voulait, cetteannée, monter à 8000 mètres, et quand Sivel voulait, il eût fallu de bien grandsobstacles pour entraver ses desseins.
« Crocé-Spinelli avait depuis longtemps l’œil fixé au spectroscope. Il paraissaitrayonnant de joie et s’était écrié déjà: « Il y a absence complète des raies de la« vapeur d’eau. » Puis, après avoir fait entendre ces paroles, il s’était mis à con-tinuer ses observations avec une telle ardeur, qu’il m’avait prié d’inscrire sur moncarnet le résultat des lectures du thermomètre et du baromètre.
« J’arrive à l’heure fatale où nous allions être saisis par la terrible influence dela dépression atmosphérique. A 7 000 mètres, nous sommes tous debout dans lanacelle ; Sivel, un moment engourdi, s’est ranimé ; Crocé-Spinelli est immobile enface de moi. « Voyez, me dit ce dernier, comme ces cirrus sont beaux ! » C’étaitbeau, en effet, ce spectacle sublime qui s’offrait à nos yeux. Des cirrus de formesdiverses, les uns allongés, les autres légèrement mamelonnés, formaient autour denous un cercle d’un blanc d’argent. En se penchant au dehors de la nacelle, on aper-cevait, comme au fond d’un puits dont les cirrus et la buée inférieure eussentformé les parois, la surface terrestre qui apparaissait dans les abîmes de l’atmo-sphère. Le ciel, loin d'être noir et foncé, était d’un bleu clair et limpide ; le soleilardent nous brûlait le visage. Cependant le froid commençait à faire sentir soninfluence, et nous avions, antérieurement déjà, placé nos couvertures sur nos épaules.L’engourdissement m’avait saisi; mes mains étaient froides, glacées. Je voulaismettre mes gants de fourrure; mais, sans en avoir conscience, l’action de les prendredans ma poche nécessitait, de ma part, un effort que je ne pouvais plus faire,
h A cette hauteur de 7 000 mètres, j’écrivais cependant presque machinalementsur mon carnet; je recopie textuellement les lignes suivantes qui ont été écritessans que j'en aie actuellement le souvenir bien précis; elles sont tracées d’unefaçon peu lisible, par une main que le froid devait singulièrement faire trembler ;
« J’ai les mains gelées. Je vais bien. Mous allons bien. Brume à l'horizon avec petits« cirrus arrondis. Mous montons. Crocé souffle. Mous respirons oxygène. Sivel ferme les« yeux. Crocé aussi ferme les yeux. Je vide aspirateur. Tetnp. — 10°. 1 h. JO. H. 3 JO. Sivela est assoupi... 1 h. Jo. Temp. — 11°. H. 300. Sivel jette lest... » (Ces derniers motssont à peine lisibles.)
« Sivel, en effet, qui était resté quelques instants comme pensif et immobile,fermant parfois les yeux, venait de se rappeler sans doute qu'il voulait dépasser leslimites où planait alors le Zénith. Il se redresse, sa figure énergique s’éclaire subi-tement d’un éclat inaccoutumé ; il se tourne vers moi et me dit : « Quelle est la pres-« sion? — 30 (7 130 mètres d’altitude environ). — Nous avons beaucoup de lest« faut-il en jeter? — Je lui réponds : Faites ce que vous voudrez. » Il se tourne vers