326
VOYAGES AÉRIENS.
voyait comme moi l'impérial, il écumait ; si des regards il eût pumordre l’aérostat qui nous distançait, il lui aurait fait certaine-ment d’effrayantes déchirures.
Paschal Grousset surveillait avec une attention soutenue un denos deux passagers payants qui pour mille francs avait eu l’hon-neur de nous accompagner! Le savant rédacteur de Y Epoque s’étaitmis en tête qu’un Marseillais qui pour mille francs avait achetél’honneur de nous accompagner avait la manie du suicide héroïque,qu’il voulait avoir l’honneur de se jeter du haut de cinquante co-lonnes Vendôme .
Sans doute Paschal Grousset avait lu dans les mémoires deRobertson l’histoire de ce fou qui voulait se précipiter d’une hau-teur de deux mille mètres et qui, tirant de sa poche un couteauhomérique, allait séparer le filet de la nacelle. Mais à bord d’unaérostat comme le Géant le délestage de 70 kilos de poids, à peuprès ce que pèse en moyenne un être humain, ne produiraitqu’une différence de niveau de 7 à 800 mètres. Au contraire,un homme de moins dans un petit ballon peut causer des acci-dents les plus graves. Quand Green lâcha Coking, inventeur d’unparachute retourné, il faillit se trouver aussi mal que son impru-dent ami. Quoiqu’il jouât de la soupape, il pénétra dans la régionglacée d’où Zambeccari gelé trouva la perte de ses doigts glacés.
Le Marseillais, qui me fit plus tard ses confidences, ne pensaitpoint à se suicider. Il songeait à son argent et ressemblait aufameux monsieur qui s'amuse à s'ennuyer à mort au bal de l’Opéra.Il se disait à part lui : « En aurai-je bien pour mes mille francs ? Use-rai-je les quarante-huit heures que m’a promises l’administration ! »Puis changeant d’idée avec une mobilité tout aérienne : « Qui saitsi le voyage ne sera pas trop long ! Pourvu qu’on me fasse bonnemesure. » L’histoire du Marseillais est du reste des plus instructives.Il avait été pris d’un enthousiasme irrésistible dont l’histoire del’aéronautique offre tant d’exemples, et dont mon ami Tissandieret moi nous sentons depuis longtemps les atteintes. Notre Mar-seillais était entré modestement aux places à un franc, où l’onvoyait un peu moins bien que sur les quais en dehors de touteespèce d’enceinte payante. Pour corriger son erreur, il s’étaitposté aux places assises à quarante sous, et il avait commencé aentrevoir les mouvements coquets de l’aérostat. Ce curieux spec-tacle avait décidé de son passage aux places à cinq francs; de làil n’avait fait qu’un bond aux places à vingt francs, pensant biens’arrêter à cette nouvelle étape. On faisait avec l'impérial des