AUX INDES ORIENTALES, Lrv. I. 91
peu accoutumés. Le ſagu eſt pour eux une friandiſe dont ils font de labouillie épaiſſe, qu'ils mettent dans des bambous,& la mangent ainſi froi-de lorſqu'ils ſont en voyage. Ces bambous leur tiennent lieu de marmites,de pots& de verres. L. cau eſt leur boiſſon ordinaire; mais le ſaguweeranime leurs feſtins. IIs enterrent cette liqueur dans des marais, pour larendre plus forte. Elle y prend auſſi une couleur plus jaune,& s'y conſer-ve tofjours fraiche, quoiqu'elle perde beaucoup de ſon gout agréable,&devienne même fort apre. IIs aiment P'eau-de-vie à la füreur,& ſgaventtres-bien la diſtinguer du vin dEſpagne. LAuteur rapporte à ce ſujet uneavanture des plus ſingulieres arrivée à un de ſes Prédéceſſeurs, dans une vi-ſite eccleſiaſtique qu'il faiſoit à Elipapouteb, pour y adminiſtrer les Sacre-
mens. 1CE Prédicateur, nommé Montanus, étant arrivé le ſoir, fort fatigué,dans ce Village,& voulant prendre quelque repos, on vint lui annoncerque Radja Saboulau, un des plus puiſſans Rois des Alfouriens montagnards,qui étoit deſcendu depuis quelques jours, avec une nombreuſe ſuite, ſou-haitoit de le ſfaluör. Montanus qui connoiſſoit ce Prince de reputation,jugea à propos de le recevoir tout de ſuite, pour en être d'autant plutétquitte. On fit entrer le Radja, qui, apres un court compliment, de-manda d'abord de l'eau-de-vie, ajoütant en mauvais Malais, qu'il en étoitgrand amateur. Le Prédicateur averti de Peffet déſagréable que cette li-queur pourroit produire, répondit que comme ſa viſite ſe terminoit ici, ſesproviſions fe trouvoient preſque finies. II alla chercher néanmoins un pe-tit reſte de vin d'Eſpagne, qu'il voulut lui faire boire pour de l'eau-de-vie; Mais le Radja n'en eũt pas plutét gouté qu'il le rejetta,& dit en ſe-couant la teéte:„ Ce n'eſt point-là une boiſſon d'homme; c'eſt une boiſſon„ de femme. Si c'eſt du brandevin, il faut que j'aye perdu la mémoire.„ Il m'y a aucune force là-dedans; ce n'eſt que douceur. Cela eſt bon„ Pour les femmes; mais les hommes doivent avoir quelque choſe de plus„ vigoureux ⁷ù. Le pauvre Prédicateur, bien embaraffé avec ſon vin d Es-pagne, ſe vit réduit à chercher des excuſes dans la bouteille d'eau-de-vie. Le Radja en ſentant l'odeur s'écria auſſi-tt que c'toit de la boiſſond bomme. En effet la bouteille revint promptement vuide. Le Prince Al-fourien qui commengoit à s'échauffer, tira de ſa corbeille quelques mor-ceaux de ferpens& de ſagu qu'il offrit à Montanus; mais voyant que ce-lui-ci les refuſoit, ſous prétexte qu'il n'étoit pas accoutumé de manger ſitard, il voulut au moins li faire accepter le ſpectacle d'un combat ſi-mulé que ſes Alfouriens exécuteroient en ſon honneur,& pour lui té-moigner ſa reconnoiſſance de l'avoir ſi bien régalé d'eau-de-vie. Monta-nus eüt beau lui repréſenter qu'il ſe trouvoit fort fatigué, qu'il avoit be-ſoin de repos& qu'il étoit tems de le prendre, il fallut qu'il conſentit à cequ'il ne pouvoit empécher. Le combat commenga, à la clarté q'une infi-nité de flambeaux,& bientòôt devenant plus férieux, la terre parut jon-chée de cadavres, le ſang ruiſſeloit de toutes parts,& les membres vo-loient de cêté& d'autre, tandis que le Radja ne ceſſoit d'animer les Gla-diateurs par ſfes promeſſes& par ſes menaces, ſans que les reprimandesM 2 les
DrscarrierD'AMBOINE.
Viſite d'unRoi Alfou-rien à unPrédicateurHollandois.