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CHAPITRE IY.
D’après l’état des localités (y. la pl. 3g), le plan incliné, parvenu à la hauteur de 35 pieds, sedétournait à angle droit vers la place du Palais, et formait alors un chemin horizontal, qui aboutissaità la plate-forme, vis-à-vis du grand échafaudage construit au centre. C’est à la jonction de cette rampeavec le chemin que je fus forcé de suspendre la marche de la colonne pendant deux jours que du-rèrent les préparatifs pour la placer sur un chariot et la tirer sous cet échafaudage (v. la pl. 18 bis).
Cependant l’opération, qui se poursuivait avec tant de succès, courait la chance de se compliquerdans le cas où les 72 rouleaux placés sous ce chariot viendraient à s’écraser sous la charge dumonolithe. En me servant de rouleaux en fonte, j’avais à craindre que, vu leur pesanteur, ils ne s’en-gageassent dans le plancher. Employer des rainures et des boulets en métal, comme fit le comte deCalbury lorsqu’il transporta le rocher du monument de Pierre le Grand , m’entraînait à des préparatifscoûteux et longs qui eussent retardé les travaux. Faire glisser le monolithe était incertain, dans lacrainte des efforts qui pouvaient être produits sur une charpente aussi élevée. Ce ne fut donc qu’aprèsavoir réfléchi à ces divers moyens, que je me décidai à faire avancer le monolithe par le mêmeprocédé dont j’avais fait usage, lorsque je fis arriver sur l’emplacement des portiques les 48 colonnesde l’église Saint-Isaac. Ce procédé, qui me réussit parfaitement, consistait à placer la colonne sur unchariot, et à la tirer, au moyen de 8 cabestans, jusqu’à la place qu’elle devait occuper. Ce chariot, souslequel étaient disposés les rouleaux, se divisait en deux parties; sa largeur était de 11 pieds 4 pouces,et sa longueur de 82 pieds, lorsque les deux parties étaient réunies. Il était composé de neuf rangéesde poutres, maintenues entre elles par treize autres poutres sur lesquelles reposait le monolithe. Lechariot était encore consolidé par quatorze armatures en fer fixées avec boulons, qui l’entouraient,et qu’on avait garnies des anneaux où devaient être attachés les câbles ( v. la pl. 24 ).
Elevé à i 54 pieds de hauteur, le grand échafaudage offrait sur ses quatre faces la forme d’untriangle équilatéral. Son plan, composé de 3 o montants, était disposé en sorte que 10 d’entre eux,plus élevés que les autres, servaient de points d’appui directs aux efforts de la masse. Ils étaient liésà leur partie supérieure par 5 fermes, surmontées de doubles madriers, auxquels étaient suspendues lesmoufles. Cette charpente, consolidée par 28 arcs-boutants et des moises assez heureusement combinées,laissait dans son milieu, jusqu’à la hauteur des fermes, un espace libre, de 20 pieds de largeur, danslequel était le monolithe. Les poulies de renvoi avaient été fixées aux sablières des 12 montantsprincipaux, en sorte quelles ne pouvaient se détacher sans renverser le système.
Cet échafaudage, remarquable par sa solidité et la simplicité de sa composition, était construit surun massif en maçonnerie de gros moellons, dans lequel étaient intercalées plusieurs liaisons en briques.Cette maçonnerie formait à sa base un carré de 94 pieds de côté, et entourait le piédestal du mo-nument; elle était terminée à sa partie supérieure par 3 o blocs en granit qui correspondaient auxmontants de la charpente ( v. les pl. 22 et 23 ).
Avant d’entreprendre la construction de cet échafaudage, j’en fis faire sous mes yeux un modèle,que j’exposai pendant plusieurs mois aux regards des personnes instruites qui se trouvaient à Saint- Pétersbourg , afin de m’enquérir de leurs avis et être à même de profiter de leurs conseils. Ce ne futqu’après m’être assuré de leur suffrage, que je me décidai à le faire exécuter. A ce modèle de lacharpente était joint le monolithe sur son chariot, avec ses câbles, ses moufles et ses cabestans, letout dans de justes proportions, en sorte que l’on pouvait se rendre un compte exact de l’opérationlorsqu’il s’agirait de l’érection. Ce modèle, sur une échelle d’un pouce pour pied, me fut fort utile,en ce qu’il facilita aux ouvriers l’exécution de la charpente, beaucoup mieux que les plans, et qu’ilme fît reconnaître les endroits les plus propres pour placer les moufles de manière à éviter le frotte-ment des câbles \
Les sieurs Farafontieff, Bouikoff et Kessarine, sont les habiles charpentiers cjui ont construit cet échafaudage. Ils furentdirigés dans ce travail par M. le maître maçon Antoine Adamini, qui alors remplissait les fonctions de mon premier aide,et par M. Pœhl, constructeur praticien qui m’était également attaché. Le décetnik Ivan Stalaroff me fut aussi d’un grandsecours dans cette importante opération.