ESSAI D'ARITHMÉTIQUE MORALE. 3 7 5compliqués qu’ils nous paraissent, nous les jugerons comme lesplus évidens et les plus simples, et uniquement par leurs résul-tats : par exemple, nous ne pouvons concevoir ni même imagi-ner 2>ourquoi la matière s’attire, et nous nous contenterons d’êtresurs que réellement elle s’attire; nous jugerons dès-lors quelles est toujours attirée, et qu'elle continuera toujours de s’attirer. Ilen est de même des autres phénomènes de toute espèce : quelqueincroyables qu’ils puissent nous paraître, nous les croirons sinous sommes sûrs qu’ils sont arrivés très-souvent; nous en dou-terons s’ils ont manqué aussi souvent qu’ils sont arrivés; enfinnous les nierons si nous croyons être sûrs qu’ils ne sont jamaisarrives: en un mot, selon que nous les aurons vus et reconnus,ou que nous aurons vu et reconnu le contraire.
Mais si l'expérience est la base de nos connoissances physiqueset morales, l’analogie en est le premier instrument : lorsque nousvoyons qu’une chose arrive constamment d’une certaine façon,nous sommes assurés, par notre expérience, qu’elle arrivera en-core de la même façon; et lorsque Ton nous rapporte qu’unechose est arrivée de telle ou telle manière, si ces faits ont de l’ana-logie avec les autres faits que nous connoissons par nous-mêmes,dès-lors nous les croyons; au contraire, si le fait n’a aucune ana-logie avec les effets ordinaires, c’est-à-dire, avec les choses quinous sont connues, nous devons en douter; et s’il est directementopposé à ce que nous connoissons, nous n’hésitons pas à le nier.
A I. L’expérience et l’analogie peuvent nous donner des certi-tudes différentes à peu près égales, et quelquefois de même genre :par exemple, je suis presque aussi certain de l’existence de la villede Constantinople que je n’ai jamais vue, que de l’existence dela lune que j’ai vue si souvent, et cela parce que les témoignagesen grand nombre peuvent produire une certitude presque égaleà la certitude physique, lorsqu’ils portent sur des choses qui ontune pleine analogie avec celles que nous connoissons. La certi-tude 2 Ûiysique doit se mesurer par un nombre immense de pro-babilités , puisque cette certitude est produite par une suite cons-tante d'observations qui font ce qu’on appelle Vexpérience de tousles temps. La certitude morale doit se mesurer par un moindrenombre de probabilités, puisqu’elle ne suppose qu’un certainnombre d’analogies avec ce qui nous est connu.
En supposant un homme qui n’eût jamais rien vu, rien en-tendu, cherchons comment la croyance et le doute se produi-raient dans son esprit : supposons-le frappé pour la première foispari aspect du soleil ; il le voit briller au haut des cieux, ensuite