tateurs. Gibbon prétend que la répu-tation littéraire de Pétrarque est en-tièrement due à ses ouvrages latins, etque ses sonnets sont de méprisablesbagatelles. Par un rapprochement assezétrange, il arrivait que vers l’année1600, c’est-à-dire deux siècles aprèscelui de Pétrarque , un homme dontla suavité de manières était égalementremarquable, désigné dans les ouvra-ges de ses contemporains par l’épithètede doux , Shakspeare enfin , voyaitses drames puissans, où retentissaientles dernières traditions du moyen-âge,méprisés par tous, tandis qu’on ad-mirait ses sonnets. Quels sonnets,grands dieux! de l’affectation pure;toutes les pensées y scintillent, tousles motsy étincellent, rien n’est exprimésimplement, et cependant il ny avaitpas alors à Londres de femme galante quin’eût sur sa table Y Adonis et Lucrèce ,de Shakspeare ; et l’un des critiquesde l’époque disait que la plume qui avaitécrit Adonis était une plume de mielet de lait. Aujourd’hui on a oubliéles sonnets de l’auteur anglais et lespoésies latines de Pétrarque , malgréle jugement des contemporains deShakspeare et celui de Gibbon.
Ce critique condamne vivement lasassion de Pétrarque pour Laure; sansdoute elle était criminelle ; mais lors-qu’il nous représente cette femme,qui est devenue pour nous un type debeauté, comme n’ayant jamais possédéque dans l’esprit de son amant lescharmes merveilleux qu’il lui reconnaît,parce quelle avait dix enfans et qu’elleétait âgée de quarante-deux ans , il estfacile de répondre à cette réflexion,qui tend à détruire une de nos doucesillusions. Une femme ne peut-elle êtrefort belle avec une nombreuse progé-niture, et surtout à l’âge de vingt-deuxans, époque à laquelle Pétrarque com-
mença à avoir de l’amour pour Laure,Beccadelli, biographe du poëte et soncontemporain, est bien loin de par-tager l’opinion de Gibbon; il approuvel’amour adultère de Pétrarque , il dé-clare que ce sentiment est innoncenten lui-même, et de plus, utile dans sesrésultats, puisqu’il a été l’étincellesacrée qui a embrasé Pétrarque du feude la poésie, ce qui fut un sujet deglorification pour sa patrie. Or, notezbien, je vous prie, que Beccadelli,homme d’une moralité d’ailleurs par-faitement reconnue, était un arche-vêque !
Malgré de si graves autorités, l’a-mour réel ou métaphysique de Pé-trarque pour Laure est peut-êtreune des questions historiques les pluscontroversées et les plus obscurcies.M. le professeur Marsand, de Padoue ,éditeur de la meilleure édition de Pé-trarque (créateur d’une curieuse bi-bliothèque de neuf cents volumes surcet homme célèbre, passée, en i83o,à la bibliothèque particulière du roi),M. Marsand, dis-je, qui depuis vingtans a fait de la vie de Pétrarque sonétude constante, est revenu au systèmedu célibat de Laure. Il prétend qu’au-cune preuve authentique de son ma-riage avec Hugues de Sade ne peutêtre citée. J’avoue que j’inclinerais vo-lontiers à cette opinion, conforme àl’esprit et aux mœurs littéraires dutemps, et que j’aimerais fort à voirun personnage aussi poétique débarras-sé de ces onze enfans que lui donnegrossièrement, et par vanité, l’abbéde Sade.
Quoi qu’il en soit, il est impossiblede ne pas reconnaître dans les sonnetsde Pétrarque les couleurs les plus poé-tiques et des teintes admirables pourpeindre les joies, les délices, les trans-ports , les dévoùmens et les déses-