vertissemens (le la place Saint-Marc avec les mêmes illusions, qu’il y avaitapportées, ce moment est passé; desimages de ruine et de désolation se ren-contrant dans tous les détails morauxet physiques, dissipent les visions del’imagination, et jettent dans l’âmeUne tristesse qui la fait sympatiseravec le malheur de cette ancienne etsuperbe reine de la mer.
Cet aspect de Venise a quelquechose de plus triste que celui des ruinesordinaires : la nature vit encore près decelles-là, et quelquefois elle les décore;debout depuis des siècles, on sent qu el-les peuvent encore durer d autres siè-cles; qu’elles verront passer La puissancede leurs maîtreset d'autres empires; icices ruines nouvelles périront rapide-ment, et cette Palmyredq la mer, repri-se par l’élément vengeur sur lequel elleétait une conquête, ne doit point lais-ser de traces ; il faut donc se hâterde visiter Venise et d’aller y contem-pler Ces tableaux du Titien , ces fres-ques du Tinloret et de Paul Véronèse ;ces statues, ces palais, ces temples, cesmausolées dé Sansovino et de Palladio,prêts à disparaître.
Venise est, dans toutes ses relations,une ville unique. Son origine, sa pros-périté, sa chute, n’ont rien d’égal dansl’univers. Cette république était, il y apeu d’années, l’état le plus ancien del’Europe . La même nation, toujours in-dépendante, toujours libre, avaitobser-vé, comme un beau spectacle, les révo-lutions de l’univers ; elle avait vu lalongue agonie et la fin de l’empire ro-main en Occident ; la naissance de l’em-pire français lorsque Clovis conquit lesGaules ; l’élévation et la chute des Os-trogoths en Italie , des Visigoths enEspagne ; des Lombards, qui succédè-rent aux premiers ; des Sarrasins, quiésoédspèprent les seconds. Elleavaitvu
naître l’empire des kalifes ; l’avait vumenacer d’envahir la terre, et bien-tôt se diviser et se détruire. Long-tempsalliée des empereurs de Byzance , elleles avait tour à tour secourus et oppri-més ; avait enlevé des trophées à leurcapitale, partagé leurs provinces, etjoint à ses titres celui de maîtresse d’unquan et demi de l’empire romain. Elleavait vü tomber cet empire, et les fa-rouches musulmans s’élever sur ses rui-nes; elle vit enfin la monarchie fran-çaise s’écrouler ; et seule inébranlable,cette orgueilleuse république contem-plait les royaumes et les nations quipassaient devant elle. Après tous lesautres, elle a succombé cependant à sontour; et le peuple, qui liait le présent aupassé, et enchaînait les deux époquesde la civilisation de l’univers, a cesséaussi d’exister.
La nature même du pays qu’habi-taient les Vénitiens fut la cause de leurlongue indépendance. Le golfe Adriati-que reçoit dans sa partie supérieuretoutes les eaux qui découlent de lapente méridionale des Alpes , depuis lePo, qui prend sa source sur le reversdes montagnes de Provence jusqu’à l’I-sonzo, qui naît dans celles de la Car-niole. L’embouchure du plus méridio-nal de ces fleuves est éloignée de trentelieues de celle du plus septentrional, et,
■ dans cet espace, la mer reçoit encorel’Adige , la Brenta, la Piave, la Liven-za, leTagliamento, et un nombre infinide rivières moins considérables. Chacu-ne d’elles entraîne, dans la saison despluies, des masses énormes de limon etde gravier; en sorte que la partie dugolfe qui les reçoit, comblée peu à peupar leurs dépôts, n’est plus une mer,n’est point encore une terre : on la nom-me lagune ; sous ce nom on comprendun espace de vingt ou trente milles delargeur à partir du rivage. La lagune,