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nommé Renaut , un capitaine normand,qui avait été engagé dans cette conspi-ration , par l’entremise d’une belleGrecque, et Jaffier,Provençal . » Saint- Réal a peint avec un rare bonheur lesirrésolutions de ce conjuré, les combatsqui se livraient dans son cœur, et ledésir de venger sa patrie des tyransqui l’opprimoient, et la crainte nonmoins vive de voir la malheureuseVenise noyée dans le sang de ses habi-tans, et subissant un joug plus cruelencore que celui de ses magistrats.
* Cette funeste image, continueSaint-Réal, l’obsède nuit et jour, lesollicite, le presse, l’ébranle. En vainil fait effort pour la chasser : plus ob-stinée que toutes les furies des fables,elle 1 occupe au milieu des repas, elletrouble son repos, elle s’introduit jus-que dans ses songes. Mais trahir tousses amis 1 et quels amis 1 intrépides, in-telligens, uniques en mérite dans le ta-lent où chacun d’eux excelle; c’estl’ouvrage de plusieurs siècles de join-dre ensemble une seconde fois unaussi grand nombre d’hommes extraor-dinaires. Dans le point qu’ils se vontrendre mémorables à la dernière posté-rité, faut-il leur ravir le fruit prêt àcueillir, de la plus grande résolutionqui soit jamais tombée dans l’esprit d’unparticulier? et comment périront-ils?par destourmens plus singuliers et plusrecherches que tous ceux que les tyransdes siècles passés ont inventés. Qui nesait qu’il y a telle sorte de prison àVenise , plus capable d’ébranler la con-stance d’un homme de courage que lesplus affreux supplices des autres pays?Ces dernières réflexions, qui atta-quaient Jaffier par son faible, le raffer-missaient dans ses premiers sentimens ;la pitié quil sentait pour ses compa-gnons balançait dans son âme celleque la désolation de Venise y excitait;
et il continua dans cette incertitudejusqu’au jour de l’Ascension, auquell’exécution avait été remise.
» On reçut dès le matin des nouvellesdu capitaine. Il mandait qu’il répondaitde la flotte; qu’elle allait aux environsde Maran; qu’en même temps qu’on en-verrait au lazaret quérir les troupes deLievestein, on fît partir une barquepour lui en donner avis, et qu’il atten-drait cet avis pour commencer d’agirde son coté On envoya à Haillot lesguides qu’on lui avait promis. On in-troduisit, dans le clocher delà Procura-tie de Saint-Marc, des hommes apos-tés, qui avaient quelque habitude avecceux qui y faisaient garde, et qui lesassoupirent par le moyen de drogueset d’odeurs propres à cet effet, mêléesdans des viandes et dans des breuvages,et en les faisant boire et manger avecexcès à l’occasion de la réjouissance pu-blique du jour. On donna l’ordre à desofficiers qu’on choisit de s’emparerdes maisons des sénateurs qui étaientplus à craindre, et de les tuer. Onmarqua à chacun la maison où il devaits’attacher ; de même à chacun des prin-cipaux conjurés et des autres officiersle poste qu’il devait occuper, leshommesqu’il lui l'allait, où il les prendrait, lemot pour les reconnaître, et le cheminpour les conduire. On fit savoir aussiaux troupes du lazaret, aux Espagnolsde la petite flotte, et aux mille Hollan-dais qui étaient déjà dans Venise ,comment ils se devaient répartir depuisla place de Saint-Marc , où tous de-vaient se rendre, les lieux qu’ils devaientoccuper , les commandans qui leurétaient destinés, et le mot pour les re-connaître. On fit visiter par des gensnon suspects la fuste du conseil des dix,et on trouva l’artillerie en état de ser-vir
» Jaffier eut la curiosité de voir la cé-