6 VOYAGE PITTORESQUE
savôir aux prisonniers que l’on venait, par ordredu roi de France , prendre les renseignemensnécessaires pour expédier des batimens qui de-vaient les reconduire dans leur patrie , le délireet la joie s’emparèrent d’eux ; ils se portèrentsur dil'férens points del’ile; puis, avec des trans-ports vraiment frénétiques, ils livrèrent auxflammes les chétives cabanes qui, jusqu’à ce jour,leur avaient servi d’asile, comme s’ils eussent dûs’en éloigner àl’instant même. La nouvelle de leurdélivrance les avait en quelque sorte frappés d’a-liénation. La nuit vint : nous fumes retenus pardes vents contraires dans le port de Cabrera ;il nous fut impossible de rester spectateurs tran-quilles de cette réjouissance extraordinaire quele lieu de la scène et les acteui's rendaient si tou-chante. Nous illuminâmes. On suspendit desfanaux aux bouts des vergues : des salves d ar-tillerie répondirent à leurs acclamations de re-connaissance. L’équipage de la frégate espagnole,jusqu’alors impassible, ne put résister à cet élan
et nous imita_Le 16 mai 1814, les prisonniers
de Cabrera furent conduits à Marseille . »
Après avoir abandonné lesj'oclfers funestes deCabrera, à peu de distance du canal très-resserréqui court entre les murs d’Iviça, capitale desîles Pithiuses, et l'ile, située à l’opposite, appeléeFormenlera, parce qu’elle est couverte de richesmoissons, les vents contraires d’Ouest nous con-traignirent de courir des bordées. On louvoyapendant plusieurs jours. Un naturaliste embar-qué sur le paquebot recueillit à la surface de lamer une grande quantité de ces mollusques bi-zarres , dont la surface molle, fragile et gélati-neuse , qui se décompose très-promptement, lecontraignit de fixer au plus tôt les formes et lescouleurs à l’aide du pinceau. Nous.fûmes hélés àplusieurs reprises par les divers baiimens del’escadre qui formait le blocus d’Alger . Vue dularge, la ville barbaresqne,par sa forme triangu-laire et par la couleur blanchâtre de ses édificesqui s’étagent sur les flancs escarpés d’un grandpromontoire, semble une voile de pei roquet pla-quée sur un champ de verdure. D’autres remar-ques me furent interdites pour le moment.
Le vent changea tout-à-coup : il souffla de l’Est,et nous reporta très-rapidement vers la pointe dePalos, à la lisière maritime du royaume de Mur-cie, que domine la chaîne élevée des montagnesde Grenade . Le capitaine me donna, sur cebeau pays, qu’on nomme à juste titre le jardinde l'Espagne , quelques détails empreints du dou-ble caractère de l’industrie et du protestantismeanglais . « La superstition, me dit-il, y paralyse
tout progrès : dans les principales villes, à Mur-cie, à Carthagène , à Malaga , l’idée vint, il y aune quinzaine d’années, d’établir des réverbèrespour éclairer les rues. La dévotion des habitansde la province, suscitée sans doute par les criail-leries de quelques marchands intéressés, crutvoir dans cette tentative un calcul de l’impiété,dans le but de refroidir le zèle de ceux quis’imposaient chaque soir l’achat d’un cierge pourilluminer les petites statues de saints que l’ontrouve en quelque sorte à chaque pas. Sur cetteconjecture, l’exaspération devint générale, et lapremière nuit les réverbères furent brisés. A celaprès de cette ardeur contre tout ce qui sembleporter atteinte à sa manière d’entendre le culte,le Murcien pousse à l'excès l’indolence espa-gnole. Maigre ses belles promenades, dont lafertilité est entretenue par un système d’irriga-'tions artificielles, il reste chez lui : il y mange,il y dort, il y fume son cigarre ; s’il se donnequelquefois un peu de mouvement, c’est parcequ’il est processif et religieux, c’est pour allervisiter son confesseur ou son avocat. Cette pa-resse s’étend à tout : elle a fait proscrire la mu-sique et la danse, les arts de l’imagination et leséludes sérieuses. Les combats de taureaux et lesdisputes sur le dogme de l’immaculée concep-tion, disputes qui prirent naissance dans lesmonastères de la province, occupent les espritsà un.plus haut point que tout le reste. A Car-thagène seulement il y a des écoles ; encore nesont-elles que pour la marine royale. L’oisiveté,la bonne chère et la sieste sont la première tri-nité qu’ils adorent. Presque tous les comrner-çans sont étrangers : français et anglais , napoli-tains surtout. Ils viennent dans le port deCarthagène prendre des laines, de la soie, despapeteries, de la soude qui est particulièrementrenommée, en échange de la quincaillerie, desépiceries, de la dentelle. L’empreinte arabe estrestée sur le sol comme un souvenir au milieudes ruines. Une grande iniquité, qui fut unegrande faute, l’expulsion des Maures, a détruitle génie manufacturier qui prospérait à l’ombrede la tolérance. Les anciens fondateurs delà belleville de Grenade ne s’elaient pas seulement oc-cupés des arts industriels; le goût des scienceset des belles-lettres , protégé par les Kalyfes,avait fondé des collèges, des écoles, des biblio-thèques. L’Escurial a profité des livres et laissédépérir l’Alhambra , dont l’architecture espa-gnole est fort loin de vouloir dépasser les mer-veilles. Mais ce pays n’a besoin que d’une secousseou d’un grand homme pour reprendre, au mi-lieu des peuples de notre hémisphère, l’activité