Band 
Tome premier.
Seite
10
JPEG-Download
 

10 VOYAGE PITTORESQUE

nade, à celle cl’un'canon de gros calibre. Quandle regard plonge par ces espèces de sabords,on est étonné de voir la plage et la mer si loinsous ses pieds. D’en bas, si l’on distingue unede ces embrasures parmi les inégalités du roc,c’est pour s’étonner que dans les énormes flancsde cette masse on ait pu pratiquer de meurtrierslabyrinthes, et transporter à force de bras, aufond de ces nids d’aigles, plus de cinq centspièces d’artillerie. (Pl. I—4). Ces galeries por-tent la date de leur construction et rappellentdes noms historiques. De vastes salles, pour lesdépôts de vivres et de munitions, en interrom-pent de temps en temps la monotonie. Nousn’arrivâmes qu’au bout d’une heure à la plusspacieuse de toutes : elle porte le nom de ga-lerie de Saint-George. J’appris que, quelquesjours avant notre relâche à Gibraltar , le gou-verneur de la forteresse ayant choisi cet en-droit pour donner un bal à la bonne sociétéde la ville et des alentours, la garnison en fitmagnifiquement les honneurs. Les voitures desautorités de Gibraltar , les litières des alcadesdu voisinage, les chevaux anglais de front avecles mules espagnoles, gravirent au bruit du ca-non la rampe qui conduit à ces corridors. Làdes soldats échelonnés avec des torches for-maient comme une double baie de candélabres.On arriva dans le sanctuaire du bal sur unedemi-lieue de tapis. Le chirurgien anglais eutle temps de me détailler les incidens de cette fêteoriginale, dont le théâtre, qui dominait de millepieds les eaux de la Méditerranée, supportait en-core au-dessus des femmes élégamment paréesune masse de rocher de quatre cents pieds d’é-paisseur. Le souper fut digne de cette féerie.De tout le faste que la vanité britannique avaitprodigué dans cette occasion, il ne restait en cemoment que des bouteilles et des porcelainesbrisées dont nous écrasions les fragmens sur lesol de ces grandes solitudes. Je ne me rap-pelai pas sans quelque mépris, après la des-cription de cette merveille, le bol de punch deje ne sais quel amiral anglais qui fit verser plu-sieurs milliers de pipes de rhum dans le bassinde son parc avec une tonne de canelle et descharretées de sucre et de citrons : après quoiun élégant matelot monté sur un batelet d’aca-jou, servit à la ronde les buveurs en rainantautour du bassin.

Ces cavernes gigantesques ont une destinationplus politique et plus utile que celle de servirde wauxliall. Elles forment de solides casematesoù toute la garnison se trouverait à l’abri d’unbombardement, où les nombreuses provisions,

que l’on fait venir de la côte barbaresque et desports d’Angleterre, sont prudemment emma-gasinées pour parer aux dangers d’un blocus.

Une porte de sortie nous rendit à la lumière,aux deux tiers environ de la hauteur du rocher.Des milliers d’oiseaux de proie ont fixé leursgîtes dans les anfractuosités du voisinage. Nouscontinuâmes à gravir sur le versant occidentaldu Gibraltar avec un soleil qui dardait presqued’aplomb sur nos têtes. (Pl. II — 1.) Les che-mins étaient fort praticables; de distance en dis-tance , sur des terrasses de maçonnerie forti-fiées de parapets, nous parcourûmes des batte-ries découvertes, armées de pièces de gros cali-bre montées sur des affûts en fer qui pren-nent peu de place et présentent beaucoup desolidité. Dans cet endroit nous planions pourainsi dire sur la ville ; nous pûmes juger de sonétendue : elle n’est pas considérable. Ses for-tifications qvti se trouvent au ras de la merusurpent une bonne partie du terrain. Un jar-din public, d’une belle étendue, joint les mai-sons de Gibraltar à une sorte de seconde ville ,située vers le Sud , à mi-chemin de l’endroitque l’on nomme la pointe d’Europe , et quisemble destinée spécialement à réunir les éta-blissemens publics. Un sémaphore élevait samâture à l’extrémité d’un sommet qui formele milieu de la crête. Des chèvres , se dressantcontre les rochers, broutaient les feuilles dncha-mœrops hnmilis, espèce de palmier nain. Onnousfit alors longer la crête orientale de la montagne :nous vîmes, de cette immense élévation, la Mé-diterranée s’élargir entre les côtes des deux con-tinens. De ce point, les inégalités des flots s’ef-facaient, et, dans un air sec et transparent,nous pûmes apercevoir les montagnes de l’A-frique , dont la tête est blanchie par la neige, etdont les pieds reposent sur des sables brûians.

Le guide nous apprit l’existence en ce lieud’une tribu de singes que l’on croit particulièreà Gibraltar et au mont Abyla, sur les limites res-pectives du détroit. « Ces animaux sont les seulsde leur race en Europe , nous dit-il avec unamour-propre involontaire : sur le revers à picde la montagne, où leur sûreté n’est pas me-nacée, ils se nourrissent des bourgeons dupetit palmier et des jeunes pousses du laitc-ron. Nos rochers sont leur demeure de prédilec-tion: ils y trouvent l’abondance et la paix. Legouverneur est très-jaloux de la sécurité decette petite famille. Il est formellement dé-fendu de leur tendre des pièges et même de lesapprivoiser. Un paysan crut se mettre au mieuxdans l’esprit clu gouverneur, en s’emparant