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Tome premier.
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1& VOYAGE PITTORESQUE

Sur la place qui se trouve à peu de distancedu débarcadère, une fontaine qui, dans l’été ,ne fournit de l’eau qu’à certaines heures, fixamon attention. La statue de Notre-Dame dela Chandeleur surmonte un obélisque de mar-bre blanc. Aux angles de soubassement de cetobélisque, sur la tablette du piédestal, figurentles quatre derniers rois de la nation des Guan-clies, qui posséda primitivement l’ile de Téne-riffe, le front couronné de laurier, et dansl’attitude de l’extase, élevant vers le ciel unfémur humain. Une inscription espagnole at-tribue a l’intervention de la vierge Marie l’a-neantissement de ce peuple pasteur et guer-rier. Cette fontaine, dont la vasque en lavesnoires fait ressortir la blancheur des groupes,est alimentée par une source qui, de ravin enravin, coule jusqu’à la ville par des conduits debois ajoutés l’un à l’autre, étançonnés par deséchafaudages. C’est sur celte place, la plus belledes trois places de Santa-Cruz, que se font, or-dinairement le soir, les grandes revues et lesmanœuvres militaires de la garnison et de lamilice. Je visitai quelques églises ; elles sont vas-tes et d’un mauvais goût ; des ex-voto, des ta-bleaux médiocres, une profusion ridicule de do-rures, surchargent les colonnes et les chapelles.La fumée des petits bouts de cire que l’on brûlepar milliers devant tous les autels des saints noir-cit les voûtes et les sculptures. Une vapeur pesti-lentielle s’exhale des caveaux, grâce à la cou-tume d’y ensevelir les morts : les dalles sontcouvertes d’épitaplies.

Placée sous la même zone que la Chine , leMogol et la Perse, l’ile de Ténériffe réunit,grâce à ses vallées, à son plateau, à ses côtes,tous les genres de températures , excepté cellede l’hiver. On peut, dit-on, conseiller aux ma-lades l’air embaumé d’Orotava. Des Anglais préfèrent le séjour de Ténériffe à celui de l’Ita-lie : aussi la ville est-elle très-fréquentée. Lesétrangers, les négocians de diverses parties del’Europe se distinguent à la variété du vête-ment national. Des Africains basanés, venusdu cap de Mogador , reconnaissables à leur tur-ban , au kaïc attaché sur l’épaule, à leurs bro-dequins de cuir jouge, circulent dans les rues.Les mendians pullulent à Santa-Cruz, et sontd’une effronterie qui ne le cède qu’à leur mal-propreté. A chaque pas, des enfans en guenillevous saluent et vous demandent un quartillo.Les Espagnols se promènent d’un pas grave,bous le manteau de drap qu’ils portent l’étécomme l’hiver. Les prêtres, les ermites, lesmoines traversent incessamment les trottoirs ; ils

ne sauraient faire un pas sans être arrêtes parleur manche, que les dévots baisent tour à tour.Les marchands qui veulent obtenir pour leurcommerce la sainte protection de Notre-Dame de la Candeleur, présentent de menus cadeauxà ces révérends pères. Il y a un inquisiteurà Santa-Cruz : cependant le zèle du saint-offieoest tempéré par les mœurs commerciales. Sousl’influence de la politique métropolitaine, il seborne tout au plus à proscrire nominalementles ouvrages pernicieux et philosophiques et adéblatérer contre les francs-maçons. Des pla-cards exposés dans les églises donnent les titresdes productions défendues : c’est un cataloguepour les esprits avides de nouveautés. L’interditconfond dans le même anathème les plus ordu-rières et les plus graves créations de l’esprit hu-main. Quelques bévues consolent d’un pareilamalgame : l’Inquisition proscrivit, il y a quel-ques années, un excellent ouvrage de mathéma-tiques dont le titre , ües surfaces de révolution,parut faire allusion aux dissensions intestines quitravaillaient l’Europe . Ces précautions du restene s’adressent qu’à la classe aisée ; le peuple n’yentre pour rien. Toujours occupés de cantiqueset le chapelet à la ceinture, l’artisan, le vigne-ron , le cultivateur, chaussés de l’espadrille etcoiffés du filet de soie, traversent les carrefoursen psalmodiant. Les muletiers , les colporteurs,les villageois qui retournent dans les campagnesavec leurs chameaux, ont tous à la bouche unverset sacré , un oremus.

Je ne parlage pas l’avis de ceux qui ont criti-qué le costume des femmes de Ténériffe ; le courtjupon de laine jaune à large bordure noire nemanque pas de grâce ; la mante dont elles relè-vent les bords sur le front pour s’envelopperle col, les épaules et les bras, serait, à la vérité,d’un effet lourd et désagréable, avec l’accompa-gnement obligé du chapeau rond; mais ellessavent parer aux inconvéniens de ce costumepar une certaine façon de le porter. (Pl. II—4.)Pour les femmes riches qui ne mettent pas dechapeau rond parce qu’elles ne sortent que dansla ville et à l’ombre , l’étoffe de cette manteest communément de serge ou bien encore demousseline ornée de larges dentelles. Les modesfrançaises ont fait quelques jolies prosélytes:toutefois, l’ascendant des mœurs espagnoles im-prime à leur démarche quelque chose dç graveet de compassé. Leur pas est lent, leur attitudeflegmatique : elles dérobent à demi leur visagesous l’éventail, et ne se détournent jamais, quelque soit le compliment qu’on leur adresse. Engénéral, elles sont brunes, et de peu d’embon-